« L’Angoisse atroce, despotique, sur mon crâne incliné plante son drapeau noir. » (Baudelaire, 1857).



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Depuis dimanche, c’est assuré : Jair Bolsonaro deviendra officiellement le Président de la République fédérale du Brésil le 1er janvier 2019. Lorsqu’on écoute à l’extérieur du Brésil les réactions à son élection, et en particulier en France, on entend à peu près toujours ce même son de cloche : "Au secours, l’extrême droite a gagné au Brésil !". Et les analystes les plus téméraires en viennent même à dire : "Hou ! c’est le retour aux heures sombres…". Ce type d’analyse, heureusement, est parfois plus nuancé, mais globalement, il n’y a pas matière à réflexion mais matière à émotion, ce qui, pour des analyses, sont plutôt en contradiction avec leur objectif : donner à penser.

Non pas cet aveuglément, mais cette incompréhension a déjà eu lieu à plusieurs reprises dans l’histoire récente. Rappelons-nous la forte popularité de Mikhaïl Gorbatchev en Europe de l’Ouest et le score lilliputien qu’il obtenait à l’élection présidentielle en Russie, de l’ordre du 1%.

Plus récemment, l’impossibilité, prouvée par de nombreux arguments, l’impossibilité de l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche en novembre 2016. Et lorsqu’il fut élu, il restait l’incompréhension de ce que représentait cet OVNI de la vie politique américaine (encore aujourd’hui, il est difficile de bien le définir, et les élections intermédiaires du 6 novembre 2018 vont sans doute encore surprendre les observateurs car il est fort probable qu’elles soient gagnées par les Républicains.

Après tout, c’est peut-être cela, la vague actuelle, mondiale, dans les démocraties aussi différentes que les États-Unis, le Brésil, l’Autriche, l’Italie, la Hongrie, et même la France, c’est peut-être que les peuples, librement, mettent au pouvoir des OVNI de leur vie politique intérieure. Même en France donc, puisque le Président Emmanuel Macron, lui aussi, à "l’extrême centre", n’est pas plus définissable, avec les outils d’observation classiques, que d’autres qu’on présenterait plus aisément à "l’extrême droite" ou "extrême gauche" : au-delà de Donald Trump et Jair Bolsonaro (qui s’entendront bien), il y a Viktor Orban, Matteo Salvini et Luigi Di Maio, etc.

Pour ce qui concerne le Brésil, à part les clichés de la baie de Rio et du fameux géant économique qu’on attend qu’il devienne puissance économique (pour l’instant, la Chine et l’Inde ont été plus efficaces), les "médias" en sont restés à Lula, Président du Brésil du 1er janvier 2003 au 1er janvier 2011, le beau sourire, la rassurante gauche capable de gouverner ("gauche responsable", celle qui, partout en Europe, est en train de se faire éjecter à chaque élection), en oubliant que s’il jouit d’une bonne image encore parmi certaines catégories de la population brésilienne, d’autres catégories le rejettent parfois violemment, considéré comme le responsable de tous les maux et en particulier, de la corruption et de l’insécurité. Et actuellement en prison, interdit de se représenter à l’élection présidentielle.

La première des réactions est de constater les résultats (et de les reconnaître évidemment) : il n’y a pas eu photo. Jair Bolsonaro a dominé les deux tours de l’élection présidentielle. Au premier tour du 7 octobre 2018, il a obtenu 46,03% soit 49 millions d’électeurs, et le deuxième candidat, son concurrent du second tour, n’a eu que 29,28% soit 31 millions d’électeurs. Donc une très large avance au premier tour, 18 millions d’électeurs ! Au second tour de ce dimanche 28 octobre 2018, Jair Bolsonaro a obtenu 55,13% soit presque 58 millions de suffrages face à son concurrent du PT (le parti de Lula), Fernando Haddad, seulement 44,87% soit 47 millions de suffrages. Avec une abstention de 21,30%, ce qui reste très satisfaisant pour la représentativité de l’élection. En clair, Jair Bolsonaro n’est même pas très loin de la majorité absolue des électeurs inscrits : 49,85%. C’est pas mal !

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Le 7 octobre 2018, son parti, plutôt petit car il n’avait eu qu’un seul siège aux précédentes élections du 5 octobre 2014, a pris la deuxième place sur le plan parlementaire, il n’aura cependant pas la majorité absolue et devra composer avec d’autres groupes. En effet, à la Chambre des députés, le PSL (son parti, parti social-libéral) est premier en voix avec 11,7% (11,5 millions de suffrages) mais deuxième en sièges, avec 52 sièges sur 513 au total. Au Sénat, renouvelé partiellement, ce parti est troisième en voix avec 11,3% (19,4 millions de suffrages) et a obtenu 4 sièges sur les 54 renouvelables et sur les 81 au total. Pour ces deux scrutins, la participation fut de 79,80%, ce qui est important. Jair Bolsonaro ne pourra pas légiférer comme il le voudra car il ne contrôle pas le Parlement qui reste très éclaté.

Le respect de la démocratie en général impose donc le respect de cette élection présidentielle en particulier, qui n’a pas été "mal" gagnée mais au contraire très largement gagnée : presque 11 millions de voix ont séparé les deux candidats. Il n’y a donc a priori pas photo, à moins d’une immense fraude électorale assez difficile à imaginer de cette ampleur. C’est le premier point.

Le deuxième point, ce serait de comprendre comment les Brésiliens en sont arrivés là, et là aussi, c’est assez facilement explicable par la corruption et aussi l’insécurité : 64 000 meurtres par an, souvent sans suite judiciaire (j’ai lu des statistiques affolantes, seulement un meurtre sur dix est suivi d’arrestations et de condamnations, les autres ne sont pas élucidés). Sans compter la faiblesse économique. Que le peuple brésilien soit en colère est donc très compréhensible.

On restera cependant toujours étonné par les contradictions apparentes habituelles dans ce genre de situation. Par exemple, à 63 ans, Jair Bolsonaro, ancien militaire de profession, jusqu’en 1988, avec le grade de capitaine, est élu député fédéral depuis le 3 octobre 1990, constamment réélu. Il est donc loin d’incarner lui-même le changement et le renouvellement. Ses étiquettes politiques, si elles ont changé de temps en temps, ont souvent été "centristes", démocrates-chrétiennes. Loin des extrémismes donc.

Christophe Ventura, chercheur à l’IRIS et par ailleurs proche de Jean-Luc Mélenchon (et adorateur de Hugo Chavez), a expliqué sur Europe 1 le 7 septembre 2018 : « Bolsonaro est l’un de ceux qui profitent le plus de ces crises multiples, économiques, sociales, politiques et démocratiques. Le rejet très fort de la politique en général par la population crée une sorte de trumpisme brésilien. Bolsonaro capte ces ressentiments et se transforme en candidat anti-système, ce qu’il n’est pourtant pas du tout. ». Professeur de sciences politiques à l’Université de Brasilia, Lucio Renno a déclaré à RFI en septembre 2018 : « Il se présente comme étant un candidat hors du système politique brésilien, alors qu’il cumule déjà sept mandats en tant que député. Toute sa famille est dans la politique. ». En effet, trois de ses cinq enfants sont parlementaires ! Cela fait penser à une autre famille

Pouvait-on prévoir son élection ? Peut-être car la campagne sur les réseaux sociaux a fait rage largement en faveur du candidat Jair Bolsonaro, avec ce néologisme diffusé sans cesse : Bolsomito. En français, "mito" pourrait être compris comme "mythomane" mais en portugais, cela signifie plutôt la légende Bolso est née ! Jair Bolsonaro a eu 9,3 millions d’abonnés aux différents réseaux sociaux (Facebook, Twitter et Instagram) tandis que Lula n’a en eu que la moitié, 4,3 millions.

Mais finalement, ce qui compte, en tout cas pour des étrangers, en particulier les Européens, ce n’est pas le passé mais le futur. C’est vrai que son élection a de quoi angoisser lorsqu’on écoute ses discours. Jair Bolsonaro est un adorateur de Pinochet, un nostalgique de la période de dictature militaire brésilienne et est partisan de la peine de mort. En 1999, il avait ainsi une solution très simpliste pour résoudre le problème de la corruption : « [La junte militaire entre 1964 et 1985] aurait dû assassiner quelque 30 000 personnes corrompues. ». À une autre occasion, il a dit aussi le 8 juillet 2016 à la radio : « L’erreur de la dictature a été de torturer au lieu de tuer. ». Ses déclarations encore récentes sont souvent polluées par ses conceptions qui fleurent le racisme, l’homophobie, la misogynie, au point de dire à l’une de ses collègues députée femme qu’il ne la violerait pas car elle était trop moche !

Un discours de haine et de violence que la campagne électorale lui a rendu : le 6 septembre 2018 lors d’un meeting à Juiz de Fora, Jair Bolsonaro fut blessé au cours d’un attentat au poignard, profondément atteint au ventre, avec trois organes touchés, ce qui l’a fait hospitaliser pendant vingt-trois jours. Cette agression dont il a été victime a sans doute renforcé le mouvement ascendant en sa faveur.

Parmi les commentaires en France, il y a toujours cette contradiction de vouloir mélanger autoritarisme et libéralisme. Le libéralisme, c’est justement moins d’État, libérer les citoyens de la tutelle de l’État. C’est le contraire d’une éventuelle aventure autocratique et antidémocratique. C’est tout le contraire. À l’annonce du résultat de son élection, Jair Bolsonaro a d’ailleurs annoncé qu’il respecterait la Constitution. Le dire n’est pas une garantie qu’il la respectera mais c’est mieux en le disant.

Comme il ne connaît rien sur le plan économique, Jair Bolsonaro a toujours refusé de débattre avec ses adversaires pendant la campagne et en particulier avec son adversaire du second tour Fernando Haddad. Mais cela fait longtemps que le peuple ne cherche plus des premiers de la classe. Il cherche des leaders qui l’écoutent et qui sache résoudre les problèmes du pays. Cela dit, le populisme de Jair Bolsonaro ne s’est pas traduit par des déclarations fustigeant les élites.

Partisan, dans un discours le 21 octobre 2018, d’une grande "purge" politique qui laisserait à la gauche le choix "entre la prison ou l’exil", Jair Bolsonaro a sans doute parlé en cassant toutes les prudences sémantiques pour des raisons démagogiques. Il a maintenant devant lui un pays avec 58 millions de citoyens, ses électeurs, qui attendent beaucoup de lui. Un pays coupé en deux et donc, qui pourrait rapidement tomber dans la guerre civile s’il se met à pourchasser ses adversaires politiques au mépris de toutes les règles constitutionnelles.

Journaliste spécialiste des relations internationales sur France Inter, Pierre Haski a raison, à mon sens, quand il cherche, ce 29 octobre 2018, la meilleure comparaison à faire : « Jair Bolsonaro ressemble un peu à Donald Trump, mais beaucoup à Rodrigo Duterte, le Président des Philippines. Vous savez, le Président des Philippines qui s’est lui-même comparé à Hitler, dont la guerre contre la drogue s’est transformée en milliers d’exécutions sommaires et qui s’est empressé d’étouffer la presse indépendante. Bolsonaro menace de faire pareil au Brésil. ».

En effet, Jair Bolsonaro, non seulement est partisan de la peine de mort, mais aussi partisan d’un assouplissement pour le port d’armes. Ces deux positions ne sont pas sans conséquence : la politique de Rogrigo Duterte a été d’encourager les citoyens de faire la loi eux-mêmes en exécutant les trafiquants de drogue à la place de la justice et de la police. Environ 4 000 personnes sont mortes ainsi aux Philippines, ce qui peut être considéré comme de véritables assassinats non sanctionnés par le code pénal. Des actes très arbitraires, donc, puisque sans procès.

Partisan du retour aux valeurs familiales traditionnelles, Jair Bolsonaro s’était converti dans les eaux du Jourdain en mai 2016 pour faire partie des églises évangéliques. Et c’est peut-être dans cette perspective qu’il faut comprendre cette élection : la large victoire de Jair Bolsonaro est aussi une grande victoire de l’influence des églises évangéliques sur l’Église catholique. Et cela dans une période où, pour la première fois, un pape est originaire d’Amérique du Sud…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (29 octobre 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Jair Bolsonaro.
Augusto Pinochet.
Juan Manuel Santos.
Hugo Chavez.
Miguel Diaz-Canel.
Fidel Castro.
Che Guevara.
Maximilien l’archidupe.

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