« Il y a une nostalgie autoritaire en Allemagne de l’Est. L’AfD fait son beurre sur l’immigration, mais il n’y a pas d’immigrés en Allemagne de l’Est, il y en a 3% ! » (Daniel Cohn-Bendit, ancien député européen franco-allemand, le 4 novembre 2019 sur France Inter).



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Imaginez le parti de Jean-Luc Mélenchon en tête avec plus de 30% des voix en région Centre-Val de Loire, suivi du parti de Marine Le Pen avec plus de 20% des voix. C’est un peu ce qu’il s’est passé il y a quelques jours en Allemagne. Après les élections régionales en Saxe et Brandebourg, ont eu lieu effectivement, le dimanche 27 octobre 2019, les élections régionales en Thuringe, région au sud-ouest de l’ancienne Allemagne de l’Est : « Bienvenue dans la fabrique à penser ! » [Willkommen in des Denkfabrik]. C’est la devise de la Thuringe.

Car cette région est une région phare de la culture allemande et de la culture européenne, où sont nés ou où ont vécu et travaillé : Schiller, Goethe, Jean-Sébastien Bach, Franz Liszt, Richard Wagner, Richard Strauss, Johannes Brahms, Cranach l’Ancien, Kandinsky, Klee, Otto Dix, Max Weber, Nietzsche, Karl Marx, Hegel, Otto Schott, Carl Zeiss, etc. Également, c’est région de la triste République de Weimar.

Alors que cette région fut, entre la Réunification allemande et 2014, le fief inébranlable de la CDU, le parti de la Chancelière Angela Merkel, la CDU s’est effondrée à la troisième place avec seulement 21,8% des voix. Plus de la moitié des électeurs ont voté pour des listes extrêmes, Die Linke (extrême gauche) ou AfD (extrême droite). Faut-il s’en inquiéter comme l’ont fait tous les médias ?

D’abord, rappelons très succinctement ce que sont ces partis politiques allemands qui ne font pas partie du "paysage gouvernemental" de l’Allemagne contemporaine, et aussi ce qu’est cette région de Thuringe.

La Thuringe est une région industrielle qui se trouve géographiquement au centre de l’Allemagne réunifiée. Elle faisait partie de l’ancienne Allemagne de l’Est, dans sa partie située au sud-ouest, près de la frontière tchèque. Elle concentre environ 2,2 millions d’habitants (soit l’équivalent de la région Centre-Val de Loire, la plus petite des régions françaises continentales), et sa capitale est Erfurt, jolie ville d’environ 200 000 habitants. Parmi les autres villes connues en Thuringe, on peut citer Iéna (100 000 habitants), Eisenach (45 000 habitants), Gera (105 000 habitants), Gotha (50 000 habitants), et bien sûr, Weimar (65 000 habitants) qui a donné son nom à la république allemande entre 1919 et 1933 (pour les puristes, jusqu'en 1945, puisqu’il n’y a pas eu de changement de régime officiellement avec l’arrivée de Hitler).

Passons aux deux partis extrémistes.

Die Linke est un parti de gauche dure fondé le 16 juin 2007, qui est l’héritier du sinistre SED, le parti communiste est-allemand (devenu le PDS à la Réunification). Il est particulièrement bien représenté dans l’ex-Allemagne de l’Est chez les nostalgiques du communisme et de l’État policier (la Stasi). Représenté au Parlement Européen, il siège dans le même groupe que les communistes français et FI, ainsi que Syriza.

Lors des élections régionales précédentes en Thuringe, le 14 septembre 2014, la CDU, qui était arrivée en première place et qui avait même amélioré sa représentation avec 4 sièges de plus (pour 34 obtenus sur 91 au total), avait perdu la présidence de la région à cause d’un effondrement de ses alliés libéraux démocrates. Résultat, Christine Lieberknecht, ministre-présidente de Thuringe depuis le 30 octobre 2009, a dû céder ses fonctions le 5 décembre 2014 à Bodo Ramelow, premier chef d’un gouvernement régional issu de l’ancien parti communiste est-allemand depuis la Réunification.

En effet, Bodo Ramelow (Die Linke), syndicaliste venu de l’Ouest, a réussi à construire une alliance à gauche, la "coalition rouge-rouge-verte" composée de Die Linke, du SPD (en perte de vitesse) et des Verts, qui, à eux trois, permettait de justesse une majorité absolue (46 sièges sur 91). La manière de gérer la Thuringe a d’ailleurs été plus proche du centre gauche que de l’extrême gauche, ce qui pourrait expliquer les très bons résultats de ce parti en 2019 dans ce Land.

L’autre parti extrémiste est l’AfD, Alternative pour l’Allemagne, a été fondé très récemment, le 6 février 2013 sur la base d’un refus de l’euro. Son thème de campagne a évolué après la décision d’Angela Merkel d’accueillir les réfugiés par un refus complet de sa politique migratoire et plus précisément par des positions ouvertement anti-immigration pour ne pas dire anti-immigrés (débordant sur une détestation prononcée de l’islam).

Il est difficile de dire que ce parti est fasciste. Il est certes populiste, extrémiste, mais son action reste dans le cadre des institutions et du processus démocratique et électoral. Il n’est donc pas comparable à la NSDAP des années 1930 même si certains discours adoptent les mêmes ressorts, notamment ceux de la haine. Au Parlement Européen, les élus AfD siègent aux côtés de la Lega de Matteo Salvini et du RN de Marine Le Pen, ainsi que du FPÖ (l’extrême droite autrichienne qui s’est effondrée aux dernières élections).

Cependant, il faut y mettre un bémol en Thuringe. En effet, l’AfD est dirigée en Thuringe par l’un des leaders les plus à l’extrême droite de ce parti, Björn Höcke, ancien professeur d’histoire et membre du Landtag de Thuringe (l’équivalent d’un conseil régional) depuis septembre 2014, président du groupe AfD dans cette instance. Il s’est fait remarquer par des déclarations très controversées et polémiques, jugées démagogiques, contre l’islam, le multiculturalisme, et surtout, par des provocations sur le Mémorial juif à Berlin et plus généralement, sur l’histoire du nazisme et de l’antisémitisme, sur l’homogénéisation ethnique de l’Allemagne, etc. Björn Höcke, originaire de l’Ouest, est le leader du courant Der Flügel qui représente près de 30% des militants de l’AfD, les plus extrémistes. Jusqu’à maintenant, Björn Höcke a toujours été tenu à l’écart de la direction nationale qui voudrait être présentable, faire bonne figure et se construire une certaine respectabilité.

La campagne électorale fut très dure, les mots brutaux. Beaucoup de violence verbale, et même physique : Mike Mohring, responsable de la CDU en Thuringe, a même reçu des menaces de mort. Des écologistes ont été également menacés de mort. La campagne s’est déroulée aussi dans un climat de crime et d’antisémitisme. Il y a eu l’attentat antisémite commis par un terroriste d’extrême droite qui a tué au moins deux personnes près de la synagogue de Halle (ville de Saxe-Anhalt), le 9 octobre 2019, en pleine fête juive du Yom Kippour. Et il y a eu aussi l’assassinat le 2 juin 2019 à Wolfhagen de Walter Lübcke, un préfet régional de la Hesse, membre de la CDU, qui avait pris position en faveur de l’accueil des réfugiés, tué après des menaces de mort et une campagne haineuse contre la future victime, par un militant d’extrême droite qui aurait fait un don financier à l’AfD et qui est également soupçonné d’avoir voulu assassiner un demandeur d’asile irakien.

Les résultats des élections du 27 octobre 2019 ont été vécus comme un nouveau cataclysme par le gouvernement dirigé par Angela Merkel et composé de ministres de la CDU et du SPD, qui sont les deux grands partis qui se sont effondrés. En effet, la CDU, dont la Thuringe était un bastion, est passée de 33,46% des voix en 2014 à 21,8%, réduisant d’autant sa représentation en sièges, de 34 (sur 91 au total) à 21 (sur 90 au total), chutant de la première place à la troisième. L’autre grand perdant fut le SPD qui est passé de 12,4% des voix (12 sièges) à 8,2% (8 sièges). Les libéraux démocrates du FDP ont gagné 5 sièges, grâce à leur score de 5,0% des voix, après un effondrement en 2014 qui les avait privé de représentation en 2014 (2,5% des voix), perdant à l’époque 7 sièges. Le FDP est donc revenu à un niveau plus ordinaire.

Les deux grands gagnants ont été Die Linke et l’AfD. Die Linke s’est hissée en tête des partis de Thuringe avec 31,0% des voix et 29 sièges, alors qu’en 2014, elle était à 28,2% et 28 sièges. Mais cette (légère) amélioration n’est pas comparable au gain de l’AfD. En 2014, l’AfD représentait 10,6% des voix et était entrée au Landtag avec 11 sièges. En 2019, elle a obtenu 23,4% des voix et 22 sièges (elle a doublé le nombre de ses sièges !). Quant aux Verts, avec 5,2% des voix, ils se retrouvent à égalité avec le FDP, 5 sièges au lieu de 6 en 2014.

Si l’on voulait se donner une première approximation, on pourrait proposer que les voix perdues du SPD et des Verts seraient allées vers Die Linke et les voix perdues de la CDU vers l’AfD.

Une observation un peu plus fine des résultats montre une particularité intéressante.

Le mode de scrutin est assez compliqué puisque la moitié (environ) des sièges est pourvue par scrutin par circonscriptions (majoritaire) et l’autre moitié à la proportionnelle, sur une liste régionale (l’attribution des sièges se fait de manière à ce que l’ensemble des sièges soit proportionnel et pas seulement l’attribution des sièges réservés au scrutin de liste, ce qui en fait, comme au niveau fédéral, une proportionnelle intégrale et qui explique que le nombre de sièges fluctue d’un scrutin à l’autre).

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Or, les pourcentages du scrutin par circonscriptions sont très différents de ceux cités globalement : les partis gouvernementaux s’en sont sortis en effet un peu mieux. La CDU a fait 27,2% des voix (au lieu de 21,2%), et le SPD 10,8% (au lieu de 8,2%), tandis que les deux partis extrémistes ont fait moins bien : 22,0% pour l’AfD (au lieu de 23,4%) et 25,8% pour Die Linke (au lieu de 31,0%). La raison à cela : le désaveu des partis gouvernementaux s’est traduit surtout au niveau général (ici régional) mais moins sur des personnalités candidates bien identifiées dont certaines, sortantes, ont fait du bon travail, reconnues localement.

À mon sens, il y a deux erreurs à ne pas commettre.

La première est de paniquer sur ce score très élevé de l’AfD, 23,4%. Il fait plus que doubler entre 2014 et 2019, c’est vrai, passant de 10,6% à 23,4%. Mais cela ne traduit pas pour autant une hausse récente de la fièvre. En effet, comme pour les autres élections régionales de cet automne, l’AfD a commencé à "bondir" dans l’électorat à partir de 2015-2016 en pleine crise des réfugiées. 2014 est donc à des siècles de 2019. Pour comprendre l’évolution du "thermomètre", il est préférable de regarder le score de l’AfD en Thuringe lors des dernières élections fédérales (législatives) qui était de 22,7% des voix le 24 septembre . En clair, la fièvre n’a pas baissé en deux ans, c’est clair, mais elle n’est pas montée pour autant. En somme, elle s’est stabilisée.

La comparaison avec les résultats des élections fédérales de 2017 en Thuringe est en fait plus alarmante pour les partis gouvernementaux : la CDU avait obtenu encore 28,8% des voix (avec la prime nationale Merkel) et s’est effondrée deux ans plus tard à 21,8%. Le SPD aussi a chuté, de 13,2% à 8,2%. Même le FDP est passé de 7,8% des voix en 2017 à 5,0% en 2019. Et les Verts, quasi-stables, n’ont pas bénéficié d’une vague européenne en faveur de l’écologie (ils sont passés de 4,1% à seulement 5,2%).

Die Linke a bénéficié de ce désenchantement des partis gouvernementaux en passant de 16,9% en 2017 à 31,0%, mais là encore, on pourrait l’expliquer avec la prime régionale Ramelow, puisque le ministre-président sortant est de Die Linke et qu’il est crédité d’une bonne gestion de la région (il a fait campagne sur le bilan de cinq ans de mandature).

Il faut aussi ne pas oublier l’abstention dans la comparaison des deux scrutins régionaux de 2014 et 2019 : en 2014, il y a eu une très forte abstention, 47,2% des inscrits, tandis qu’en 2019, elle a été ramenée à un taux plus "habituel", 35,1% des inscrits (le 30 août 2009, l’abstention était de 43,8%). En quelques sortes, beaucoup d’électeurs qui ont été déçus par les partis gouvernementaux en 2014 n’ont pas, voté, alors qu’en 2019, ils sont toujours déçus mais au lieu de s’abstenir, ils ont quand même voté, pour les partis extrémistes qui, entre-temps, se sont "installés" dans la vie politique du Land.

Donc, la principale leçon nouvelle de ce scrutin régional en Thuringe, ce n’est pas la forte représentation de l’AfD (à peine plus qu’il y a deux ans), ni de Die Linke (qui dirige le Land), mais la forte baisse de la CDU et du SPD, c’est-à-dire des partis qui sont au pouvoir au niveau fédéral. Cette perte de confiance pourrait avoir pour conséquence une remise en cause de la grande coalition par le SPD dont le congrès à Berlin du 6 au 8 décembre 2019 va être d’une importance stratégique. Si le SPD quitte la coalition, il n’y aura pas d’autre choix que des élections fédérales anticipées pour le printemps, avec les risques d’un éclatement… ou plutôt, d’une explosion du paysage politique allemand au niveau fédéral. Quant à la CDU, la dauphine d’Angela Merkel, l’actuelle présidente de la CDU, Annegret Kramp-Karrenbauer, tombée dans l’impopularité, est sur un siège éjectable.

La seconde erreur à ne pas commettre, c’est de dire qu’il y a plus de 20% de nostalgiques de nazisme et plus de 30% de nostalgiques du communisme. En voulant conclure avec un si artificiel simplisme, on ne fait qu’augmenter la colère de la population, une colère qui provient des difficultés économiques et sociales avant toutes choses, le sentiment de ne pas être compris, de ne pas être écouté, de ne pas être pris en compte, d’être laissé-pour-compte, de craindre d’être déclassé.

Actuellement, le Land n’est plus gouvernable comme auparavant. En effet, Die Linke en peut plus reconduire la coalition rouge-rouge-vert car les mauvaises performances de ses anciens alliés font que celle-ci n’aurait pas la majorité absolue (seulement 42 sièges sur 90). Il faut être capable de réunir au moins 46 sièges pour pouvoir gouverner la Thuringe de 2019.

Une première approche purement arithmétique pourrait faire imaginer une alliance entre la CDU, l’AfD et le FDP, d’autant plus qu’il peut y avoir des absences d’étanchéité. Après tout, Björn Höcke a bien commencé dans la Junge Union (les jeunes de la CDU). À eux trois, ils auraient 48 sièges, soit la majorité absolue. Mais politiquement, une telle alliance (entre AfD et CDU) est absolument impossible, impensable même : le chef de file de la CDU, Mike Mohring a totalement exclu une telle alliance.

En revanche, contrairement au secrétaire général de la CDU Paul Ziemiak (donc au niveau fédéral), il n’a pas exclu une autre alliance qui pourrait être une première historique : une coalition comprenant Die Linke et la CDU ! À eux deux, en effet, ils représenteraient 50 sièges sur 90. Mais un contrat de gouvernement régional resterait encore à écrire. Pour Die Linke, cette solution serait probablement la dernière chance de garder le poste de ministre-président, alors que Bodo Ramenow n’a pas démérité (considéré comme un bon gestionnaire).

Mais dans un tel cas, l’AfD pourrait se nourrir électoralement d’une telle alliance en disant que la CDU équivaudrait à Die Linke, qu’ils sont tous pareils et que le seul parti d’alternance, comme son nom l’indique, c’est l’Alternative für Deutschland. Au sein de la CDU, une telle alliance serait également très contestée et créerait des tensions internes voire des divisions, car certains dans ce cas souhaiteraient des discussions entre la CDU et l’AfD (même si une alliance CDU-AfD ne serait d’aucune utilité arithmétique).

D’autres hypothèses de gouvernement régional ont été proposées : un gouvernement régional minoritaire dirigé par Mike Mohring soutenu par la CDU, le SPD, le FDP et les Verts (ne réunissant cependant que 39 sièges), ou encore, un gouvernement régional minoritaire dirigé par Bodo Ramenow soutenu par l’ancienne coalition.

Si l’on peut tenter de comprendre le vote extrémiste par la peur du déclassement et le sentiment d’abandon dans une société à deux vitesses, la réalité économique et sociale est pourtant très différente du ressentiment. En Thuringe, le chômage a considérablement baissé et est de seulement 5,0%, bien loin des taux à deux chiffres juste après la Réunification. De même, il y a très peu d’immigration dans ces régions. Jouer avec les peurs a toujours son efficacité électorale. Mais dans une société fragile, au passé encore traumatisant, cela peut avoir des effets terribles, celui de généraliser la violence et haine et, par cercle vicieux, de les justifier.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Berlin 1989 : le 9/11 avant le 11/9.
Les élections régionales en Thuringe du 27 octobre 2019.
Konrad Adenauer.
L’Allemagne en pleine fièvre extrémiste ?

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