« C’est une transformation d’ampleur que nous avons à mener ensemble d’ici à 2022. Je souhaite qu’elle donne à Radio France le meilleur avenir possible. (…) Elle doit (…) donner à nos auditeurs, aux Français, un service public, utile, fier et engagé pour continuer de les informer de manière fiable, continuer de leur offrir une culture diversifiée et accessible et permettre toujours de créer du lien entre les citoyens. » (Sibyle Veil, le 14 novembre 2019).



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La société de l’audiovisuel public Radio France qui regroupe toutes les stations de radio publiques, vit en ce moment des évolutions importantes. La fin de la semaine dernière, la présidente-directrice générale Sibyle Veil a présenté au CSE central (comité social et économique, ex-comité d’entreprise) puis à l’ensemble des salariés son projet d’entreprise ainsi qu’un plan de départ volontaire.

C’est évidemment le plan de départ volontaire qui a focalisé toute l’attention des syndicats, très influents à la Maison de la Radio. Il s’agit, pour la période 2020-2022, de 299 postes supprimés pour un ensemble de 4 600 salariés au total, à Paris mais aussi en province (il y a un fort réseau de radios locales avec France Bleu). Sibyle Veil avait présenté son projet d’entreprise en juin dernier et a pris cinq mois pour répertorier, dans chaque direction, quels sont les postes à supprimer.

Ce plan d’économie n’était pas le premier. Déjà sous la présidence précédente, celle de Matthieu Gallet, il avait été prévu un plan de départ volontaire que la très longue grève de mars-avril 2015 a fait avorter.

Le plan actuel de départ volontaire a une nécessité financière, les économies demandées par l’État, son unique actionnaire, à hauteur de 20 millions d’euros en quatre ans, sur un budget annuel d’environ 600 millions d’euros, hors dépenses des très lourds travaux de rénovation de la Maison de la Radio (les plus gros travaux de la ville de Paris). La phase 3 de ces travaux (2019-2022), la dernière, devrait coûter 164 millions d'euros sur un total de 510 millions d'euros depuis le début.

Dans sa course aux économies, le gouvernement a réduit en effet d’environ 20 millions d’euros la dotation pour Radio France, mais parallèlement, il y a environ 40 millions d’euros supplémentaires de dépenses, une partie pour le simple coût de la vie (augmentation des fournisseurs, des abonnements, des redevances, des salaires, etc.) et l’autre partie (25 millions d’euros) pour un investissement dans le numérique (et nouvelles technologies) avec le recrutement de 50 personnes plein temps année et des formations renforcées.

C’est pourquoi la suppression actuelle de 299 postes s’accompagne aussi de la création de 76 nouveaux postes avec cet investissement massif dans le numérique. C’est important de bien préciser qu’une société de l’audiovisuel, et plus encore de radio, a une obligation d’investir dans le numérique en raison du changement radical des comportements avec les nouvelles technologies. Par exemple, certaines émissions de radio doivent être filmées afin de pouvoir repasser sur Internet ou dans les citations sur les chaînes de télévision (exemple : l’interview de la matinale).

En matière d’innovation, Radio France est déjà en bonne position puisque son site Internet est premier dans le téléchargement de podcasts, au point que désormais, Radio France produit des podcasts qui ne sont pas diffusés à l’antenne d’une de ses stations de radio. C’est cette anticipation qui permet à l’entreprise de pouvoir être encore en activité. C’est une transition de même nature que pour la photographie, ceux qui ne sont restés qu’en argentique n’existent plus aujourd’hui.

Pour le personnel de Radio France, un plan de départ volontaire est évidemment un bouleversement important, à la fois pour ceux qui restent que pour ceux qui partent. D’une part, ce plan va durer longtemps, il faut au préalable une phase de négociation pour fixer les conditions de départ. On imagine que pendant tout ce temps, le rapport au travail, les relations avec les collègues, les motivations pourraient en souffrir, chez ceux qui souhaiteraient bénéficier de ce dispositif. D’autre part, ceux qui restent peuvent légitimement s’inquiéter d’une réduction des effectifs dans certains services, ce qui nécessite donc une réorganisation qui, comme tout changement, peut entraîner gêne voire angoisse, et dans tous les cas, un accompagnement managérial.

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Néanmoins, les "dégâts" humains sont très faibles et même nuls. La présidente Sibyle Veil a bien insisté : « Tous les départs seront volontaires. Personne ne sera obligé de quitter l’entreprise s’il ne le souhaite pas. (…) Des mesures d’accompagnement en vue d’un départ à la retraite ou d’un nouveau projet professionnel sont prévues. Elles sont respectueuses de l’engagement de chacun au service de cette maison. ».

Car ce plan de départ volontaire est plutôt une aubaine pour les salariés qui sont proches de la retraite (et rappelons que Nicolas Sarkozy a permis aux salariés, s'ils le veulent, de ne prendre leur retraite qu’à l’âge de 70 ans, ce qui veut dire qu’un employeur ne peut pas se séparer d’eux, s’ils ne le veulent pas, sans les licencier avant l’âge de 70 ans, sachant que ce sont eux qui ont les salaires en moyenne les plus élevés).

Ceux qui ont vécu un plan social dans une entreprise classique (du secteur privé et concurrentiel), ou ont connu des proches concernés par un tel plan social, ont conscience que le plan proposé par Radio France est très "soft" et édulcoré. Il y a aussi une raison à cela : chaque employé de Radio France est en général très impliqué et motivé dans son travail, il y a une forte identité d’entreprise, un fort sentiment d’appartenance, il y a une véritable conscience du service public dans cette maison, au point que, évidemment, chacun a son idée de la définition et des contours de ce service public. De plus, pour beaucoup, c’est un honneur de travailler à Radio France alors que les salaires sont nettement plus bas que dans le secteur privé (c’est le cas des producteurs, animateurs, journalistes, mais aussi, plus généralement, de toutes les fonctions support). La réputation de l’employeur est une part de la compensation (par rapport à une rémunération dans le privé).

Au contraire de son prédécesseur, Sibyle Veil a fait ses propositions en deux temps. Avant de s’occuper des moyens (budget et effectif), elle a d’abord voulu définir en juin dernier les valeurs de Radio France ainsi que ses objectifs pour 2022 en termes de médias qui doit rester en phase avec la société actuelle.

Malgré la baisse du budget, la présidente a décidé de maintenir toutes les stations de radio et des quatre formations musicales, dont les deux orchestres symphoniques de très haute réputation internationale (aux concours très difficiles) qui ont chacun une tradition différente et des répertoires différents. Il faut rappeler que dans l’histoire, ce sont les radios publiques qui ont sponsorisé les orchestres entre les deux guerres (ce fut le cas en Allemagne, dont la Bavière, en Angleterre, en Autriche, en France, etc.).

La situation financière difficile de Radio France, qui vient que l’État cherche par tous les moyens de réduire les dépenses publiques d’une manière et d’une autre, n’a pas empêché la station reine de Radio France, à savoir France Inter, de caracoler en tête depuis une ou deux années dans les études de Médiamétrie dont la dernière va sortir au milieu de cette semaine. Grâce à sa matinale dont l’audience dépasse toutes les chaînes concurrentes, France Inter est parvenue à égaler et parfois, à dépasser l’audience de la première radio pendant longtemps, à savoir RTL. Même les autres stations, France Info et aussi France Culture ont réussi quelques performances intéressantes dans un contexte défavorable à la radio. En effet, ce qui est à souligner, c’est qu’alors que le contexte général est à une baisse progressive du nombre d’auditeurs des radios, car d’autres moyens technologiques permettent de se passer de la radio (notamment chez les jeunes), l’audience de France Inter réussit à progresser en absolu.

Un tel succès peut donc renforcer l’incompréhension des salariés sur ce plan de départ volontaire : pourquoi baisser les effectifs alors que justement, leurs missions sont une réussite ? C’est simplement la raison du financement : pour la plus grande part, le budget de Radio France provient d’une dotation de l’État, une partie de la redevance de l’audiovisuel public que presque tous les contribuables paient avec sa taxe d’habitation et qui a vocation à évoluer avec la fin de la taxe d’habitation en 2022 (le gouvernement n’a pas encore trouvé le nouveau mécanisme pour retrouver l’équivalent de la redevance par d’autres moyens, d’autres taxations).

Certes, il y a d’autres sources de financement, dont la publicité (de l’ordre de 40 millions d’euros), part qui est plafonnée pour ne pas concurrencer le secteur privé, et d’autres activités comme l’édition ou la coédition de livres et de CD et DVD (livres parlés, etc.). Mais la moindre avancée pour des sources nouvelles de financement, comme, par exemple, des croisières culturelles (avec un journaliste connu de la maison), est rapidement contestée par les syndicats (du genre : le service s’est "vendu au capitalisme" !) alors que même le journal "L’Humanité" propose ses propres croisières ! Cela dit, l’exemple des croisières n’est pas forcément opportun dans un contexte d’attention supplémentaire portée à l’écologie (les croisières sont de graves sources de pollution) alors que France Inter veut être très en phase avec ces nouvelles préoccupations, ayant par exemple dédié son émission phare de la rentrée dernière à l'écologie. L'objectif est que les ressources propres de Radio France devraient augmenter de 20 millions d'euros d'ici à 2022.

D'après la rapporteure spéciale Marie-Ange Magne, députée LREM de Limoges depuis 2017, chargée de l'annexe n°30 du projet de loi de finances pour 2020 (n°2272) sur les médias, livres et industries culturelles, avances à l'audiovisuel public (rapport n°2301 déposé à la Présidence de l'Assemblée Nationale le 10 octobre 2019), l'État versera une dotation de 587,3 millions d'euros en 2020 à Radio France, soit une baisse de 5 millions d'euros, après une diminution de 4 millions d'euros en 2019. Selon la rapporteure, le plan de départ volontaire et la mise en place d'une démarche de geston de l'emploi et des parcours professionnels devrait permettre de réaliser 25 millions d'euros d'économies. D'autres économies seront réalisées notamment sur les charges de diffusion (5 millions d'euros d'ici à 2022) et avec une politique d'optimisation des achats et de maîtrise des dépenses de fonctionnement courant (10 millions d'euros). Avec les 20 millions d'euros d'augmentation des ressources propres, l'équilibre sera donc atteint pour compenser les 60 millions d'euros de besoin de financement (baisse de 20 millions d'euros de dotation, augmentation de 40 millions d'euros des dépenses, voir plus haut).


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C’est pour toutes ces raisons (dont la principale est la peur du changement) que certains syndicats de Radio France ont déjà menacé de faire la grève à brève échéance. Il ne s’agit pas de "convergence des luttes" avec ceux qui vont faire grève contre la réforme des retraites puisqu’il s’agit de la situation particulière de Radio France.

Pourtant, comme je l’ai écrit, le plan proposé est loin d’être hostile aux salariés. Au contraire, certains vont en profiter, ne serait-ce que tous ceux qui compter prendre leur retraite d’ici à 2022, et ceux qui veulent rester resteront salariés. Ce n’est pas un plan social. Et toute grève peut plomber l’avenir de Radio France et donc de ses salariés. Si elle ne passe pas inaperçue, notamment sur France Inter, en raison de la bonne audience, c’est parce que les auditeurs ont leurs habitudes et la radio fait partie de leurs habitudes, du matin, du soir, etc. Mais une grève de la radio n’a aucune conséquence économique au contraire d’une grève des transports en commun. Si bien qu’une grève, si elle s’avérait aussi longue qu’en 2015, serait très contreproductive alors que le gouvernement est en train de préparer justement la future loi sur l’audiovisuel public. Au contraire, elle donnerait raison à ceux qui veulent trancher dans le vif et sont les plus hostiles au maintien dans l’entreprise publique de sept stations de radio et quatre formations musicales.

En clair, une longue grève serait un véritable sabordage de ce qui reste encore une pépite de l’audiovisuel public. Un suicide par habitude syndicale complètement anachronique.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 novembre 2019)
http://www.rakotoarison.eu

Pour aller plus loin :
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Sibyle Macron ?
Sibyle Veil nommée présidente de Radio France.
Le projet 2018-2023 de Sibyle Veil pour Radio France (à télécharger).
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https://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/radio-france-horizon-2022-avis-de-219353

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