« Je ne crois pas une demi-seconde aux déclarations du genre "rien ne sera plus jamais comme avant". Au contraire, tout restera exactement pareil. (…) Le coronavirus, au contraire, devrait avoir pour principal résultat d’accélérer certaines mutations en cours. (…) Nous ne nous réveillerons pas, après le confinement, dans un nouveau monde ; ce sera le même, en un peu pire. » (Michel Houellebecq, le 3 mai 2020).


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Autant que l'épidémie, le confinement a bouleversé nos vies. C’est le cas notamment des programmes à la radio et à la télévision. Certains producteurs ou animateurs sont encore actifs, d’autres sont malades, d’autres encore sont confinés. Le contexte de la crise sanitaire impose nécessairement des changements de programmation et crée des nouvelles situations de création. Combien de "journaux d’un confiné" allons-nous voir fleurir dans les librairies dans les prochaines semaines ? Ce qui pouvait paraître original les premiers jours du confinement pourrait vite se transformer en exercice ennuyeux, laborieux et très commun.

Le journaliste Augustin Trapenard (41 ans), normalien et agrégé d’anglais, est l’un de ces producteurs un peu "bouleversés". Certes, il continue à interviewer, chaque matin après le journal de 9 heures, une personnalité dans son émission "Boomerang". Mais il a conçu aussi une nouvelle émission, très courte. Il a demandé à des personnalités, surtout des auteurs, mais pas seulement, de lui écrire une lettre qu’il lirait au micro de France Inter chaque matin de la semaine. Les lettres ne sont pas très longues, chaque lecture ne dure que quelques minutes. J’imagine qu’un simple email suffit à trouver matière à lire, puisque ses interlocuteurs sont confinés, eux aussi, et ne peuvent donc se déplacer dans un studio (le cas échéant).

Parmi ses "correspondants", on peut citer Ariane Ascaride (26 mars 2020), Annie Ernaux (30 mars 2020), Sorj Chalandon (3 avril 2020), Christiane Taubira (6 avril 2020), Daniel Pennac (7 avril 2020), Tahar Ben Jelloun (10 avril 2020), Anne Sinclair (20 avril 2020), Brigitte Fontaine (21 avril 2020), Philippe Djian (22 avril 2020), Mona Ozouf (27 avril 2020), Tatiana de Rosnay (29 avril 2020), Geneviève Brisac (1er mai 2020), etc.

Ce lundi 4 mai 2020, Augustin Trapenard a lu sur France Inter une lettre du romancier Michel Houellebecq, datée de la veille. C’était la première fois que Michel Houellebecq s’exprimait publiquement depuis le début de la crise sanitaire et le confinement (on peut écouter la lecture de sa lettre ici). On aurait pu imaginer de la provocation gratuite (il y a de quoi faire avec ce sujet), mais non, il a exprimé des idées plutôt sages et raisonnables, sinon convenues, et c’est tant mieux, car la polémique lui sied mal.

Il a adopté le style de parler à ses amis écrivains pour leur répondre sur différents sujets qui ont un rapport avec la pandémie de covid-19. Il les taquine d’ailleurs un peu puisqu’il les cite tout en les associant à leur lieu de confinement, parfois loin de Paris, ainsi pour Catherine Millet : « normalement plutôt parisienne, mais se trouvant par chance à Estagel, Pyrénées-Orientales, au moment où l’ordre d’immobilisation est tombé ». Catherine Millet lui a d’ailleurs fait prendre conscience que la vie actuelle de confinement pouvait se référer au sujet de son livre "La possibilité d’une île" : « Quelque chose d’assez morne. Des individus vivants isolés dans leurs cellules, sans contact physique avec leurs semblables, juste quelques échanges par ordinateur, allant décroissant. ».

Comme à son habitude, désabusé et un tantinet cynique, Michel Houellebecq fait d’abord part de son ennui : « Cette épidémie avait beau faire quelques milliers de morts tous les jours dans le monde, elle n’en produisait pas moins la curieuse impression d’être un non-événement. », allant jusqu’à presque reprocher au coronavirus SARS-CoV-2 d’être « aux conditions de survie mal connues, aux caractéristiques floues, tantôt bénin, tantôt mortel, même pas sexuellement transmissible : en somme, un virus sans qualités ». "Un virus sans qualités", voilà un titre de nouveau roman formidable et très houellebecquien…

Le cynisme du romancier se conjugue effectivement avec son ennui : « Il faut bien l’avouer : la plupart des emails échangés ces dernières semaines avaient pour premier objectif de vérifier que l’interlocuteur n’était pas mort, ni en passe de l’être. Mais, cette vérification faite, on essayait quand même de dire des choses intéressantes, ce qui n’était pas facile. ».

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Parmi les idées exprimées dans sa lettre, Michel Houellebecq rappelle que, contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’écrivain ne fait pas bon ménage avec le confinement pour une raison simple : il a besoin de marcher pour mettre en place ses idées. Ainsi, tout en arbitrant une "querelle" entre Flaubert et Nietzsche,il confirme : « Essayer d’écrire si l’on n’a pas la possibilité, dans la journée, de se livrer à plusieurs heures de marche à un rythme soutenu, est fortement à déconseiller : la tension nerveuse accumulée ne parvient pas à se dissoudre, les pensées et els images continuent de tourner douloureusement dans la pauvre tête de l’auteur, qui devient rapidement irritable, voire fou. ».

Pour Michel Houellebecq, il est faux de dire que tout va changer après la pandémie, il croit même le contraire, à savoir, que tout va s’accélérer dans la même direction qu’auparavant, dévoilant ainsi l’observateur lucide qu’il a toujours été : « Depuis pas mal d’années, l’ensemble des évolutions technologiques, qu’elles soient mineures (la vidéo à la demande, le paiement sans contact) ou majeures (le télétravail, les achats par Internet, les réseaux sociaux) ont eu pour principale conséquence (pour principal objectif ?) de diminuer les contacts matériels, et surtout humains. L’épidémie de coronavirus offre une magnifique raison d’être à cette tendance lourde : une certaine obsolescence qui semble frapper les relations humaines. ».

Citant Philippe Ariès, Michel Houellebecq détruit également le mythe selon lequel on aurait « redécouvert le tragique, la mort, la finitude, etc. ». Au contraire : « Jamais la mort n’aura été aussi discrète qu’en ces dernières semaines. Les gens meurent seuls dans leurs chambres d’hôpital ou d’EHPAD, on les enterre aussitôt (ou on les incinère ? L’incinération est davantage dans l’esprit du temps), sans convier personne, en secret. Morts sans qu’on en ait le moindre témoignage, les victimes se résument à une unité dans la statistique des morts quotidiennes, et l’angoisse qui se répand dans la population à mesure que le total augmente a quelque chose d’étrangement abstrait. ».

Et il la ramène aussi avec son humanisme réel (que j’avais pu déjà constater lors de la mort de Vincent Lambert et qui participe à ce que je l’apprécie et l’admire beaucoup), à propos des places en réanimation : « Jamais (…) on n’avait exprimé avec une aussi tranquille impudeur le fait que la vie de tous n’a pas la même valeur ; qu’à partir d’un certain âge (70, 75, 80 ans ?), c’est un peu comme si l’on était déjà mort. ».

C’est certain que la pandémie, la crise sanitaire et plus encore, le confinement (que peut faire un écrivain s’il est assigné à résidence et qu’il le vit mal, sinon écrire ?) vont apporter son lot de créations, livres, musiques, chansons, peut-être peintures, sculptures. Les bouquins seront nombreux, certains faciles, d’autres plus précieux, plus singuliers, avec un angle plus original que d’autres.

Comme il a toujours surfé avec la "contemporanité" de la société, observateur très fin de l’évolution sociologique de ses contemporains, comme l’avait si bien remarqué son ami Bernard Maris assassiné par les terroristes, Michel Houellebecq serait probablement parmi les premiers à servir à ses lecteurs avides et impatients (dont je suis) un nouveau roman à la sauce au coronavirus. Mais son cynisme pourra-t-il toutefois éviter de trop choquer ceux qui, soignants ou patients, ou leurs proches, auront été terriblement éprouvés par l’hécatombe ?

Même si lui-même ne croit pas à cette floraison littéraire ou artistique : « Je me suis posé vraiment la question, mais au fond je ne crois pas. Sur la peste, on a eu beaucoup de choses, au fil des siècles, la peste a beaucoup intéressé les écrivains. Là, j’ai des doutes. ». J’espère que ses doutes auront été vaincus…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (04 mai 2020)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lecture de la lettre de Michel Houellebecq sur France Inter (fichier audio).
Michel Houellebecq écrit à France Inter sur le virus sans qualités.
5 ans de Soumission.
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Vivons tristes en attendant la mort !
"Sérotonine" de Michel Houellebecq.
Sérotonine, c’est ma copine !

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