« Je suis convaincu que connaître le passé sans désir de vengeance ne peut que nous aider à construire une meilleure vision de l’avenir et à être fiers de nos racines. Parce qu’on ne peut pas savoir où nous allons si on ne sait pas d’où nous venons. » (Siméon II, 2020).



_yartiSimeonII01

L’ancien Premier Ministre bulgare Simeon Borissov Sakskoburggotski (en français Siméon de Saxe-Cobourg-Gotha) fête son 85e anniversaire ce jeudi 16 juin 2022. Né à Sofia, cet homme politique pourrait être un homme d’État ordinaire. Il a toutefois une petite particularité : il a été roi des Bulgares dans sa jeunesse, sous le nom de Siméon II de Bulgarie. En effet, du 28 août 1943 au 15 septembre 1946, il a même porté le titre de tsar (des Bulgares). Quand il a commencé à régner, il avait 6 ans.

Dans cette Europe qui n’a cessé de se transformer depuis un siècle, Siméon II est le dernier ancien souverain, roi déchu d’une Europe ancienne complètement anachronique, le dernier survivant depuis la mort du roi Michel Ier de Roumanie. Il est donc, à ce titre, un véritable dinosaure de l’histoire européenne, bien malgré lui.

Son arrière-grand-mère, la princesse Clémentine d’Orléans (1817-1907), appelée aussi Mademoiselle de Beaujolais, était la fille cadette du roi des Français Louis-Philippe. Pendant longtemps, la Bulgarie était sous domination ottomane. Le pays a retrouvé son indépendance au congrès de Berlin qui s’est tenu du 13 juin au 13 juillet 1878 après la victoire de la Russie sur l’Empire ottoman. Un prince allemand, Alexandre de Battenberg (1857-1893), neveu du tsar de Russie Alexandre II, élu à l’unanimité par l’Assemblée nationale bulgare, fut appelé à régner sur la Bulgarie le 29 avril 1879, mais un coup d’État militaire dirigé par la Russie l’a renversé le 21 août 1886 (il a abdiqué le 7 septembre 1886).

Ferdinand Ier (1861-1948), fils de Clémentine d’Orléans, a alors été élu à l’unanimité par l’Assemblée nationale bulgare le 7 juillet 1887 pour régner, d’abord avec le titre de prince souverain de Bulgarie, puis celui de tsar des Bulgares à la proclamation du Royaume de Bulgarie le 5 octobre 1908, lorsque le pays fut totalement libéré des Ottomans. Ferdinand, alors âgé de 26 ans, était le seul candidat pour être un souverain et il a été choisi par défaut mais surtout, contre l’avis des grandes puissances européennes, en particulier contre la Russie avec laquelle les relations diplomatiques avaient été rompues lors du putsch (le tsar a même tenté sans succès plusieurs fois d’attenter à la vie de Ferdinand). Elles furent renouées en 1896. Après les guerres des Balkans en 1913-1914, la Bulgarie s’est alliée aux empires centraux, ce qui se révéla désastreux. Le 3 octobre 1918, quatre jours après la capitulation, Ferdinand Ier, jugé responsable de cette mauvaise alliance avec l’Allemagne, a abdiqué en faveur de son fils aîné Boris III (1894-1943).

L’ancien roi Ferdinand a terminé sa vie en exil : « N’oubliez pas que l’orgueil est un élément important dans la fabrication d’un monarque. Nous sommes disciplinés dès le jour de notre naissance et on nous enseigne à éviter tous les signes extérieurs d’émotion. Le squelette est assis pour toujours avec nous à la table de la fête. Cela peut signifier meurtre, cela peut signifier abdication, mais il sert toujours à nous rappeler l’inattendu. Ainsi nous sommes préparés et rien n’arrive comme étant une catastrophe. ».

Boris III fut très populaire en Bulgarie, principalement parce qu’il a tenté de s’opposer aux nombreux putschistes qui ont pris le pouvoir pendant l’entre-deux-guerres (il y a eu plusieurs coups d’État, le 9 juin 1923, le 19 mai 1934) et cette période a été dominée par des régimes autoritaires et des dizaines de milliers d’assassinats politiques et de terrorisme communiste. Boris III a échappé lui-même à deux attentats les 13 et 16 juin 1925 qui ont fait de nombreuses victimes.

Au début de la guerre, Boris III cherchait à préserver une certaine neutralité : « Mes généraux sont germanophiles, mes diplomates sont anglophiles ; la reine [Jeanne de Savoie, fille du roi Victor-Emmanuel III d’Italie] est italophile et mon peuple russophile. Je suis le seul neutre en Bulgarie. » (1940). Malgré les pressions de Hitler, Boris III est parvenu à empêcher la déportation des Juifs de Bulgarie et à éviter toute implication militaire bulgare aux fronts. Convoqué le 14 août 1943 par Hitler, Boris III, à 49 ans, est mort quatorze jours plus tard, de manière mystérieuse, après cinq jours de vomissements (empoisonné ? mais l’autopsie parlait plutôt d’une attaque cardiaque qui pourrait provenir d’un fort stress).

Son unique fils Siméon II fut donc déclaré tsar des Bulgares le 28 août 1943 à l’âge de 6 ans. Avec son oncle (le frère de Boris III), le prince Cyrille (1895-1945) comme régent et un gouvernement pro-nazi. Mais l’instabilité politique continuait. Staline voulait faire de la Bulgarie sa zone d’influence. L’URSS a envahi la Bulgarie le 8 septembre 1944. Les communistes bulgares ont fait un coup d’État le 9 septembre 1944 et ont pris le pouvoir à Sofia, tandis que le prince Cyrille fut exécuté le 2 février 1945 après un pseudo-procès en même temps que de nombreux ministres et députés (qui furent tous réhabilités le 26 août 1996). En tout, 2 730 condamnations à mort furent prononcées, notamment contre 3 régents, 22 ministres, 67 députés, 8 conseillers du roi, 47 officiers supérieurs, etc.

_yartiSimeonII02

Alors que sa mère craignait un destin à la Romanov, Siméon II fut sauvé parce qu’il était un enfant et ne présentait aucun danger. Et même, il a continué à régner malgré le régime communiste, du moins jusqu’au 15 septembre 1946, quand le pseudo-référendum organisé par les communistes le 8 septembre 1946 a aboli la monarchie et proclamé la République populaire de Bulgarie (par 95,6% de oui avec 91,7% de participation). Ce référendum fut entaché de nombreuses fraudes et irrégularités et était contraire à la Constitution bulgare du 28 avril 1879.

L’enfant roi fut contraint à l’exil avec sa famille, en Égypte puis en Espagne où il a fait ses études et commencé une vie professionnelle d’homme d’affaires dans des groupes industriels. Siméon II a noué de nombreuses relations amicales dans le monde, notamment avec le roi Hassan II du Maroc, le roi Juan Carlos Ier d’Espagne, l’impératrice Farah, aussi avec des académiciens comme Jean d’Ormesson, Maurice Druon, etc.

Après la chute du communisme en Europe, Siméon II est revenu en Bulgarie cinquante ans plus tard, d’abord du 25 mai au 16 juin 1996. II y fut accueilli "royalement", par des acclamations triomphales du peuple. Cela l’a convaincu de faire de la politique dans son pays. Il est revenu en 2001 avec la même liesse populaire. Depuis 1993, son retour était solidement préparé, il a pris des conseils notamment du prince Otto de Habsbourg.

Le 28 avril 2001, l’ancien roi a créé un parti politique centriste et libéral, le Mouvement national Siméon-II (qui s’est transformé le 3 juin 2007 en Mouvement national pour la stabilité et le progrès, NDSV) et, grâce à la popularité de son leader, ce parti a gagné les élections législatives du 17 juin 2001 sur les Forces démocratiques unies (ODS, parti conservateur) qui étaient au pouvoir. Avec 42,7% des voix, Siméon II a conquis 120 sièges sur les 240 que compte l’Assemblée nationale. Une majorité fut constituée avec le Mouvement des droits et des libertés (DPS, parti centriste issu des populations turques) qui a obtenu 7,5% des voix et 21 sièges, permettant d’obtenir la majorité absolue des sièges (121).

Avec cette nouvelle majorité, l’incroyable institutionnel a alors eu lieu : le Président de la République de Bulgarie Petar Stoyanov a nommé Siméon II au poste de Premier Ministre de Bulgarie le 24 juillet 2001, chargé de former le nouveau gouvernement succédant à celui d’Ivan Kostov (ODS). Un ancien roi chef du gouvernement ! Composé de dix-sept membres, dont treize du NDSV, le gouvernement ne comportait que deux femmes ministres. Le slogan était de remettre la Bulgarie au travail.

L’ancien roi n’a pas voulu présenter de candidat à la Présidence de la République, si bien que le Président sortant, issu de l’ODS, Petar Stoyanov a été battu le 18 novembre 2001 au second tour (45,9%) par le candidat du Parti socialiste bulgare (BSP, anciens communistes) Gueorgui Parvanov (54,1%).

Pendant plus de quatre ans, l’ancien roi Siméon II a dirigé le gouvernement bulgare pour faire des réformes libérales dans un pays présidé par un membre de l’ancien parti communiste ! De fait, c’est Siméon II, grand Européen, qui a préparé la Bulgarie à son entrée dans l’Union Européenne le 1er janvier 2007. Il a réduit le chômage de 18% à 12%, stabilisé la croissance et la monnaie, mais le pouvoir d’achat n’a pas augmenté.

Aux élections législatives du 25 juin 2005, à cause de ce peu de changement de niveau de vie dans la société, le parti au pouvoir NDSV a perdu beaucoup de voix et de sièges : il n’a obtenu que 19,9% des voix et 53 sièges sur 240. La Coalition pour la Bulgarie (KZB), une alliance dont faisait partie les socialistes, a gagné les élections avec 30,9% des voix et 82 sièges, mais pas suffisamment pour atteindre la majorité absolue. Le point marquant de ce scrutin fut l’apparition d’Ataka, parti nationaliste d’extrême droite qui a obtenu 8,1% et 21 sièges. Finalement, après une tentative infructueuse, le socialiste Sergueï Stanichev a réussi à constituer une majorité avec la KZB, le DPS (qui avait obtenu 12,8% des voix et 34 sièges) mais aussi avec le NDSV (qui a obtenu le poste de Vice-Premier Ministre, ainsi que l’Intérieur, la Défense, la Fonction publique et les Affaires européennes).

Ainsi, alors qu’il avait souhaité se succéder à lui-même, Siméon II a laissé son fauteuil de Premier Ministre, le 17 août 2005, à Sergueï Stanichev. Aux élections législatives suivantes du 5 juillet 2009, ce fut la bérézina pour son parti, car il s’est effondré à 3,0% des voix sans obtenir de siège, dissipant les dernières velléités de revenir au pouvoir. Siméon II a quitté la présidence du NDSV le 6 juillet 2009 et s’est retiré de la vie politique (à l’âge de 72 ans).

Parallèlement, fondé en 2006 par le maire de Sofia, Boïko Borissov, un ancien garde du corps de Siméon II, le parti Citoyens pour le développement européen de la Bulgarie (GERB) a gagné ces élections avec 39,7% des voix et 116 sièges sur 240, ce qui a conduit Boïko Borissov à former un nouveau gouvernement et à être investi Premier Ministre le 27 juillet 2009. Ces élections ont sanctionné la gestion des socialistes qui avait fait augmenter le chômage et la corruption.

Comme il n’a jamais abdiqué depuis son renversement de 1946, Siméon II est toujours officiellement considéré comme roi des Bulgares par certains de ses partisans. Lui-même n’est pas un promoteur acharné de la monarchie, qui ne pourrait être restaurée selon lui qu’avec l’appui du peuple, et la question ne semble pas se poser car la démocratie fonctionne bien et d’autres priorités sont à prendre en compte.

Certains socialistes souhaitaient d’ailleurs soutenir sa candidature à l’élection présidentielle des 6 et 13 novembre 2016. Siméon II refusa et ce fut le candidat indépendant soutenu par les socialistes Roumen Radev (opposé aux sanctions européennes contre la Russie) qui fut élu, et réélu le 21 novembre 2021 pour un second mandat de cinq ans.

En 2014, Siméon II a sorti ses mémoires "Un destin singulier" (chez Flammarion), sous-titré "Après 50 ans d’exil, le seul roi devenu Premier Ministre". Il y raconte qu’il n’a jamais connu son grand-père Ferdinand, qui est mort à Cobourg (en Allemagne) le 10 septembre 1948 (il avait alors 11 ans). À "La Libre" du 29 avril 2015, l’ancien roi confiait : « J’ai été un roi citoyen comme Louis-Philippe ! ». Louis-Philippe est son arrière-arrière-grand-père.

Quant à sa descendance, elle est assurée depuis longtemps : Siméon II est le père de cinq fils dont le prénom commence par un K, et si son fils aîné Kardam, né le 2 décembre 1962, est mort malheureusement le 7 avril 2015 des suites des séquelles d’un accident de voiture survenu le 15 août 2008, son propre fils permet aujourd’hui d’assurer la relève, Boris, né le 12 octobre 1997. Boris IV !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (12 juin 2022)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Siméon II de Bulgarie.
Nicolas II.
Otto de Habsbourg-Lorraine.
Jubilé de la reine.
L’attentat contre le pape Jean-Paul II.
Michel Ier  de Roumanie.
Dynasty.
Victoria, mamie Europa.

_yartiSimeonII03





https://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20220616-simeon-ii.html

https://www.agoravox.fr/actualites/europe/article/simeon-ii-le-roi-republicain-242182

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2022/05/22/39487803.html