« Il y a aujourd’hui un choix de civilisation très clair : soit nous considérons les êtres humains comme des robots fonctionnels qui peuvent être éliminés ou envoyés à la casse lorsqu’ils ne servent plus à rien, soit nous considérons que le propre de l’humanité se fonde, non sur l’utilité d’une vie, mais sur la qualité des relations entre les personnes qui révèlent l’amour. N’est-ce pas ainsi que cela se passe lorsqu’une maman se penche de manière élective vers celui de ses enfants qui souffre ou qui est plus fragile ? C’est le choix devant lequel nous nous trouvons. » (Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, le 20 mai 2019 à Paris).



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Vincent Lambert est mort ce matin du jeudi 11 juillet 2019. L'écrivain Michel Houellebecq, choqué, a réagi assez vivement dans une tribune publiée au journal "Le Monde" du 11 juillet 2019 : « Ainsi, l'État français a réussi à faire ce à quoi s'acharnait, depuis des années, la plus grande partie de sa famille : tuer Vincent Lambert. J'avoue que lorsque la ministre "des solidarités et de la sainté" (j'aime bien, en l'occurrence, les solidarités) s'est pourvue en cassation, j'en suis resté sidéré. J'étais persuadé que le gouvernement, dans cette affaire, resterait neutre. Après tout, Emmanuel Macron avait déclaré, peu de temps auparavant, qu'il ne souhaitait surtout pas s'en mêler (...). Vincent Lambert (...) aurait dû savoir, mieux que tout autre, que l'hôpital public avait autre chose à fo*tre que de maintenir en vie des handicapés (aimablement requalifiés de "légumes"). L'hôpital public est sur-char-gé, s'il commence à y avoir trop de Vincent Lambert, ça va coûter un pognon de dingue (on se demande pourquoi d'ailleurs : une sonde pour l'eau, une autre pour les aliments, ça ne paraît pas mettre en œuvre une technologie considérable, ça peut même se faire à domicile, c'est ce qui se pratique le plus souvent, et c'est ce que demandaient, à cor et à cri, ses parents). Mais non, en l'occurrence, le CHU de Reims n'a pas relâché sa proie, ce qui peut surprendre. » ("Le Monde" du 11 juillet 2019).

Le mercredi 10 juillet 2019 dans la soirée, une veille a eu lieu à l’Église Saint-Sulpice de Paris, où plusieurs centaines de personnes furent en communion avec Vincent Lambert. Depuis le 2 juillet 2019, Vincent était en train de partir, privé d’alimentation et placé sous sédation profonde et continue. Un dernier recours a été rejeté le 3 juillet 2019 par le tribunal administratif de Châlons-en-Champagne pour suspendre la procédure qui va inéluctablement aboutir à la mort de Vincent Lambert. Le 2 juillet 2019, le Comité international des droits des personnes handicapées de l’ONU a redemandé pour la troisième fois à la France d’arrêter cette procédure, mais la Cour de cassation a jugé que la France avait le "droit" de s’asseoir sur ses obligations juridiques internationales.

C’est pour ces raisons que, sans espoir, la mère de Vincent Lambert a renoncé à croire encore au miracle le 8 juillet 2019. Vincent Lambert vient de partir, sans que sa volonté n’ait été clairement exprimée puisqu’il n’a jamais rédigé aucune directive anticipée lorsqu’il en avait la possibilité, avant son accident.

Précisons bien les choses : cette "affaire" qui est d’abord la vie singulière d’un homme, dans sa spécificité unique, n’aurait jamais dû être publique. Elle l’a été pour une raison simple : la division profonde de sa famille, et plus particulièrement, de ses deux plus proches membres, l’épouse et la mère. Seule, la justice pouvait les départager.

Par cette médiatisation, Vincent Lambert a été dépossédé de sa propre vie en devenant une sorte de symbole, dans un sens ou dans un autre. Pourtant, il était fait de chair et il s’agissait de lui, lui seul, et personne d’autre. Il ne devait pas être l’objet de récupération parfois immonde, j’y reviendrai peut-être mais le moment n’est pas à la polémique, il est plutôt au recueillement, pour tous les proches, car quelles qu’aient été leur "combat", tous l’ont aimé et viennent de le perdre, et cette souffrance est d’autant plus terrible que les médias s’en mêlent et en font un sinistre feuilleton de téléréalité.

Beaucoup de personnes dans la situation de conscience altérée comme Vincent ont eu des réponses à leur état dans le secret de l’intimité privée, dans un sens ou dans un autre, d’ailleurs, mais dans un consensus à la fois familial et médical. Ce qui est choquant avec cette histoire de Vincent, c’est que l’État, à grand renfort de ses corps, le Conseil d’État, la Cour de cassation, a voulu trancher en faveur de l’irréversible alors que le doute aurait dû "profiter", par prudence, au maintien en vie.

Pourquoi ceux, des proches, qui, en toute sincérité, demandaient la fin de Vincent avec des arguments qu’ils supposaient d’évidence (du genre : ce serait du sadisme qu’il continue à vivre) n’ont-ils pas pu convaincre ses parents que c’était la meilleure solution au bout de tant d’années ? Si ce n’était que justement, il n’y avait aucune évidence.

Parce qu’il souffrirait ? Personne, ou plutôt, plus personne (pour être historiquement exact) n’est partisan de l’acharnement thérapeutique. Personne ne veut voir une personne souffrir, parce qu’elle souffrirait de toute façon inutilement, il n’y a aucune souffrance utile. Mais Vincent souffrait-il ? Les experts judiciaires ont déclaré en novembre 2018 qu’il n’y avait ni obstination déraisonnable, ni acharnement thérapeutique à être maintenu en vie. Et que sa situation ne demandait aucune urgence.

Il y avait un paradoxe à dire qu’il souffrait et à vouloir abréger sa vie parce qu’il n’aurait eu plus aucune conscience et que son cerveau aurait été détruit. Il n’était pourtant pas si détruit que cela. Il vivait seul, sans appareil respiratoire ni cardiaque. Il n’était branché par aucun tuyau, si ce n’était une sonde pour pouvoir se nourrir et s’hydrater, comme des dizaines de milliers de personnes dépendantes. S’il souffrait, c’était qu’il avait un niveau de conscience suffisant pour souffrir.

Personne ne voudrait évidemment vivre la vie de Vincent Lambert après son accident, parce que tout le monde veut être en bon état, en bonne santé, vivant pleinement par toute la force de la nature. Mais lorsque le malheur s’abat, certains veulent lutter, d’autres se résignent. Moralement, les uns et les autres n’ont ni raison ni tort, car c’est leur vie et uniquement leur vie. Mais comment pouvoir déterminer cette volonté de vivre ou de mourir chez quelqu’un qui n’est plus capable de l’exprimer ? Ajoutons aussi que personne ne voudrait être à la place d'un proche de Vincent Lambert, parce que c'est épuisant psychologiquement et physiquement.

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Cécile Edel, psychologue et mère de famille, présidente de l'association Choisir le Vie, a dénoncé cette culture de la mort qui commence à devenir envahissante : « La mort, et pire aujourd’hui, la mise à mort, sont ainsi légitimées comme sources de soulagement, de libération. Une admiration morbide pour les courageux qui la souhaitent et la provoquent s’installe peu à peu… (…) L’avenir d’une société, on ne le répétera jamais assez, est fondé sur le respect de la vie et sur l’expression commune d’une confiance fondamentale en l’avenir. Notre société va mal parce qu’elle affirme dans ses lois et ses actes que la mort vaut mieux que la Vie. (…) Notre société va mal parce que l’acte de tuer comme celui de "laisser mourir" sont désormais admis pour le service du Bien, parés des vertus de l’Amour et de la charité suprême. C’est le règne de la confusion, un totalitarisme dont nous ne soupçonnons pas encore le terrible pouvoir destructeur. (…) Quand oserons-nous, en effet, regarder la vérité en face ? Dans toute l’histoire de l’humanité, nous ne tuons jamais par amour, mais bien par égoïsme. Parce que l’autre ou l’image de l’autre nous dérangent. Elles nous renvoient à nos propres imperfections, à l’immaîtrisable, à cette souffrance que nous refusons, à cette mort que nous rejetons ! » (10 juillet 2019).

Les personnes en situation de très grande dépendance, en raison de leur handicap très lourd, posent toujours implicitement cette question : qu’est-ce que la vie ? La vie, on ne la crée pas, mais si on s’en prend à elle, on commence à transformer la société. Car très rapidement, on parlera dans la définition sociale de la vie de ce que la vie peut apporter. Si on répond : rien, alors, on parlera inévitablement de l’utilité d’une vie. Une vie est précieuse pour ce qu’elle est, pas pour ce qu’elle produit. Combien de parents d’un enfant qui, à cause du handicap détecté avant la naissance, mais qui a finalement voulu naître avant toute décision, regretteraient s’ils avaient choisi de l’exclure de la vie, de leur vie ? Parce que l’amour entre les êtres peut prendre sa place même dans des situations très difficiles, par des chemins improbables et insoupçonnables.

Hors d’une ferme, un chat ne sert à rien, et pourtant, il y en a une dizaine de millions en France, pourquoi ? Même une plante ne sert à rien, la plupart du temps. Les personnes très âgées, les personnes malades, les personnes en situation de handicap… mais on pourrait élargir dans le domaine social, tous ceux qui ont besoin d’une assistance sociale (in fine, tout le monde, qui n’a pas bénéficié, un jour au moins dans son existence, d’une prestation sociale ?)… l’utilité de leur vie, de notre vie pourrait être pointée un jour du doigt, un jour où les impératifs budgétaires l’emporteraient définitivement sur l’impérieuse nécessité de respecter l’humain.

C’était la teneur du tweet du pape François du 10 juillet 2019 traduit en neuf langues : « Prions pour les malades abandonnés et qu’on laisse mourir. Une société est humaine si elle protège la vie, de son début jusqu’à sa fin naturelle, sans choisir qui est digne ou non de vivre. Que les médecins servent la vie, qu’ils ne la suppriment pas. ».

Vincent n’était pas un légume, mais il aurait eu moins le droit de vivre qu’une plante d’intérieur ? Cette procédure est choquante parce qu’il y a cette impression, j’insiste sur le mot "impression", que tout n’a pas été tenté pour favoriser l’amélioration de l’état de Vincent Lambert. Pourquoi était-il depuis plus de dix ans dans une unité de soins palliatifs dont il faut rappeler que la durée moyenne de séjour dans une unité de soins palliatifs est de seize jours ? Alors que plusieurs établissements spécialisés étaient prêts à accueillir Vincent pour lui apporter les soins adaptés à sa situation (il existe en France environ 140 unités spécialisées).

Je termine sur une réflexion essentielle de Christophe Foltzenlogel, expert juridique au ECLJ depuis 2012, publiée le 5 juillet 2019 sur le site de l'organisation. L'ECLJ est l'European Center for Law and Justice (Centre européen pour le droit et la justice), qui est une organisation internationale non gouvernementale créée en 1998 et dédiée à la promotion et la protection des droits de l'homme en Europe et dans le monde. Il est proposé une réponse à chacune des "dix affirmations courantes favorables à l'euthanasie de Vincent Lambert". Je ne propose ici que les affirmations évoquées et les réponses sont indiquées à ce lien.

1. "Sa mère n’a qu’à prendre son fils chez elle et s’en occuper elle-même !"
2. "Personne ne voudrait vivre comme ça, ce n’est pas une vie !"
3. "Il a dit qu’il ne voulait pas qu’on le maintienne dans un tel état, respectez sa volonté !"
4. "Il n’a plus conscience de lui-même, c’est un légume !"
5. "Non à l’acharnement thérapeutique !"
6. "Je suis contre l’euthanasie, mais là…"
7. "Sa mère est une catholique traditionaliste qui fait subir à son fils ses croyances, c’est ignoble !"
8. "Quels coûts pour la sécurité sociale !"
9. "L’ONU n’a rien voir dans cette affaire. Les exigences de ses comités n’ont aucune valeur en France."
10. "Toutes ces années de procédures, c’est de l’acharnement judiciaire en plus de l’acharnement médical !"

Selon Grégor Puppinck, directeur de l’ECLJ, sur la base de la jurisprudence des comités, il est certain que la France sera condamnée par l’ONU dans ces conditions. Mais c'est déjà trop tard pour sauver Vincent. Christophe Foltzenlogel est intervenu le 3 juillet 2019 à Genève devant le Comité des droits de l’homme de l’ONU à qui il a notamment déclaré : « Rappelez en urgence à la France ses engagements internationaux. C’est tout le système international des droits de l’homme qui est ici fragilisé par la France au détriment d’un homme dont la vie est menacée de manière imminente. Si Vincent Lambert est tué, alors les portes de la mort seront grandes ouvertes pour toutes les personnes vulnérables et incapables d’exprimer leur volonté. ».

Mes plus émues pensées et condoléances vont à Vincent et à ceux qui l’ont aimé et qui ont vécu ce moment très douloureusement.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (11 juillet 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Vincent Lambert au cœur de la civilisation humaine ?
Communiqué de Mgr Michel Aupetit, archevêque de Paris, le 20 mai 2019 (texte intégral).
L'aller sans retour de Vincent Lambert.
Réponses à 10 affirmations courantes favorables à l'euthanasie de Vincent Lambert, par Christophe Foltzenlogel (ECLJ).
L’acharnement à laisser mourir Vincent Lambert.
Vincent Lambert, c’est nous tous !
Vincent Lambert n’est pas en fin de vie.
Vincent Lambert n’est pas encore sauvé…
François-Xavier Bellamy, la dignité et l’instrumentalisation de Vincent Lambert.
Vincent Lambert doit-il mourir ?
Déclaration de Mgr Éric de Moulins-Beaufort, archevêque de Reims, sur Vincent Lambert le 13 mai 2019 (texte intégral).
Réflexion du Père Bruno Saintôt, directeur du département Éthique biomédical aux facultés jésuites de Paris, sur Vincent Lambert le 13 mai 2019 (texte intégral).
Déclaration de la Conférence des évêques de France sur la fin de vie le 22 mars 2018 (texte intégral).
Vincent Lambert, sa vulnérabilité et son droit à la vie bafoué.
Le destin tronqué de Vincent Lambert.
Vincent Lambert entre la vie et la mort.
La tragédie judiciaire et médicale de Vincent Lambert.
Le retour de la peine de mort prononcée par un tribunal français.
Le livre blanc des personnes en état de conscience altérée publié par l’UNAFTC en 2018 (à télécharger).
Vincent Lambert et la dignité de tout être humain, des plus vulnérables en particulier.
Réglementation sur la procédure collégiale (décret n°2016-1066 du 3 août 2016).
Le départ programmé d’Inès.
Alfie Evans, tragédie humaine.
Pétition : soutenez Vincent !
Vers une nouvelle dictature des médecins ?
Sédation létale pour l’inutile Conseil économique, social et environnemental.
Vincent Lambert et Inès : en route vers une société eugénique ?
Le congé de proche aidant.
Stephen Hawking et la dépendance.
Le plus dur est passé.
Le réveil de conscience est possible !
On n’emporte rien dans la tombe.
Le congé de proche aidant.
Les nouvelles directives anticipées depuis le 6 août 2016.
Un fauteuil pour Vincent !
Pour se rappeler l'histoire de Vincent.
Dépendances.
Sans autonomie.
La dignité et le handicap.
Alain Minc et le coût des soins des "très vieux".
Euthanasie ou sédation ?
François Hollande et la fin de vie.
Les embryons humains, matériau de recherche ?
Texte intégral de la loi n°2016-87 du 2 février 2016.
La loi Claeys-Leonetti du 2 février 2016.
La leçon du procès Bonnemaison.
Les sondages sur la fin de vie.
Les expériences de l’étranger.
Indépendance professionnelle et morale.
Fausse solution.
Autre fausse solution.
La loi du 22 avril 2005.
Chaque vie humaine compte.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190711-vincent-lambert-fdv2019cv.html

https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/vincent-lambert-au-coeur-de-la-216531

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2018/07/11/37492063.html