« Toute civilisation commence par la théocratie et finit par la démocratie. Cette loi de la liberté succédant à l’unité est écrite dans l’architecture. Car, insistons sur ce point, il ne faut pas croire que la maçonnerie ne soit puissante qu’à édifier le temple, qu’à exprimer le mythe et le symbolisme sacerdotal, qu’à transcrire en hiéroglyphes sur ses pages de pierre les tables mystérieuses de la loi. S’il en était ainsi, comme il arrive dans toute société humaine un moment où le symbole sacré s’use et s’oblitère sous la libre pensée, où l’homme se dérobe au prêtre, où l’excroissance des philosophes et des systèmes ronge la face de la religion, l’architecture ne pourrait reproduire ce nouvel état d’esprit humain, ses feuillets, chargés au recto, seraient vides au verso, son œuvre serait tronquée, son livre serait incomplet. Mais non. » (Victor Hugo, "Notre-Dame de Paris", 1831).



_yartiNotreDameDeParisB01

Ce livre exceptionnel, "Notre-Dame de Paris" de Victor Hugo, cette semaine, a été le plus vendu par un site Internet connu pour la vente de livres en ligne. Si ce n’est pas un signe d’émotion généralisée, globalisée, qu’est-ce donc ?

Parce qu’à cent cinquante ans près, elle est quasi-millénaire, et surtout, parce qu’elle a résisté aux flammes, et plus encore, parce qu’il n’y a eu aucune victime humaine (seulement trois personnes blessées, ce qui est un miracle), l’impressionnant et traumatisant incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris a suscité, tout au long de la semaine beaucoup d’humour, souvent créatif, des dessins, des jeux de mots, des rapprochements entre deux faits d’actualité, bref, l’actualité quasi-mondiale a été aux couleurs de Quasimodo et a même éclipsé, malgré la pleine lune, au moins, parmi d’autres, deux faits graves de l’actualité du mercredi 17 avril 2019, à savoir la mort d’au moins 29 personnes dans l’accident d’un car à l’île Madère, et le suicide de l’ancien Président péruvien Alan Garcia qui, accusé de corruption, allait être arrêté à l’ambassade d’Uruguay (dans un mauvais scénario de roman politico-policier).

Y aura-t-il un trop-plein de cathédrale ? Certainement, mais c’est la loi des faits d’actualité qui ont entraîné une émotion majeure, ressentie par de très nombreux contemporains. Les événements singuliers choquent toujours plus que les éléments statiques et permanents pourtant tout aussi voire beaucoup plus choquants (avoir faim, dormir dans la rue, mourir de froid, etc.). Faut-il pour autant ne pas s’émouvoir ? L’émotion, c’est comme l’amour (ou la haine), c’est inépuisable. Alors, laissons l’émotion s’exprimer et reprenons ensuite la raison et le cours normal des vies.

La première polémique qui s’est développée dès le soir de l’incendie, à savoir l’annulation (plus exactement, le report) de l’allocution présidentielle pour annoncer les mesures prises à la suite du grand débat est un peu dérisoire. S’il n’avait pas changé son calendrier, Emmanuel Macron aurait été pris au mieux pour un autiste (je présente d’avance mes excuses aux personnes atteintes de cette caractéristique, mais j’utilise ce mot comme j’utiliserais également nain, aveugle, muet ou sourd pour qualifier quelques comportements politiques), au pire pour un irrespectueux de l’émotion populaire (qui, elle, est un fait).

Je propose ici quelques traits d’humour et quelques polémiques, plutôt légères que graves, puisque finalement, la grande Dame ne s’est pas effondrée (bravo aux quatre cents courageux pompiers dont plusieurs dizaines n’ont pas hésité à se rapprocher des flammes et des fumées toxiques au plomb pour la sauver) et que (j’y reviens plus loin) le budget pour la restaurer semble déjà acquis.


Humour et étrangetés

Ces traits d’humour, trouvés dans l’entourage, dans les médias, ou même tout seul, peuvent être trouvés simultanément parce que finalement, les tentations sont fortes. Tiens, par exemple, le titre de "Libération" si friand des jeux de mots, d’autres auraient pu aussi l’imaginer : "Notre-Drame".

On peut imaginer des centaines de dessins humoristiques sur le sujet. Les dessinateurs s’en donnent à cœur joie, et comme je n’ai pas tout lu, ni tout vu, en voici certains qu’on pourrait imaginer.

Par exemple, pour les passionnés d’architecture médiévale (on connaît l’opposition entre l’art roman, souvent plus sobre, et l’art gothique), on peut imaginer la cathédrale de Paris dévastée avec cet écriteau : "Gothique flamboyant".

Ou encore imaginer une police écologique mondiale blâmer la France pour avoir laisser un brassier au plomb et aux particules fines très longtemps dans l’atmosphère (paradoxalement, aucun signe de pollution aux particules fines n’a été détecté dans la capitale française, grâce aux vents salutaires de la soirée et de la nuit).

Parmi les étrangetés, il y a ce silence médiatique de l’archevêque de Paris. Ce n’est plus Mgr André Vingt-Trois, mais Mgr Michel Aupetit (depuis le 7 décembre 2017), qui n’est pas encore cardinal (mais le deviendra probablement). L’a-t-on entendu dans les médias ? À ma connaissance, non. Tout le monde n’est pas Mgr Jean-Marie Lustiger pour le charisme et la présence publique. Ah si ! Mgr Michel Aupetit a parlé lors de la cérémonie à l’Hôtel de Ville de Paris le 18 avril 2019 : « Donner pour Notre-Dame, c’est donner de son cœur. ». Il était temps !

_yartiNotreDameDeParisB02

Parmi les sujets d’humour grotesque, on aurait pu imaginer que ce fût un premier avril, mais non, il y a cette dépêche intéressante, bien réelle, du 17 avril 2019 : « Donald Trump dit avoir offert au pape l’aide américaine pour reconstruire Notre-Dame. ». Ce qui fait rire, c’est la naïveté et l’inculture de Donald Trump. Notre-Dame de Paris est évidemment une affaire française, appartient à l’État français depuis le 2 novembre 1789 et si l’Église catholique bénéficie de son occupation, le Vatican n’est pas concerné sinon dans la compassion et l’émotion générales. Autre trumperie grotesque : si Donald Trump avait été Président français, des canadairs auraient été utilisés pour éteindre le feu sur la cathédrale. Le feu aurait été éteint, peut-être plus rapidement que ce qu’il s’est passé… mais la cathédrale se serait effondrée sur elle-même (l’eau, c’est lourd !) et il ne serait resté qu’une montagne de pierres. C’est peut-être imagé, mais cela donne bien le sentiment que l’on pourrait avoir en repensant à la guerre en Irak…

Autre étrangeté mais qui ne fait pas rire du tout, ce fut le dégoût de Julien Dray, socialiste bien connu pour avoir longtemps milité à l’UNEF, qui, le 17 avril 2019 sur LCI, s’est dit choqué (avec raison) par les tweets honteux totalement irrespectueux pour ne pas dire racistes de deux des membres du bureau national de l’UNEF, organisation qui n’a plus rien de "national" et qui a tout du communautarisme "édifiant". Pire, la présidente de l’UNEF n’a pas voulu (osé ?) condamner ces tweets. Cela la disqualifie dans le débat public.


Petites polémiques

Passons maintenant aux polémiques. La France est un pays de polémiques et il ne faut pas s’en inquiéter, c’est un bon évaluateur de démocratie et de liberté. Comme on râle sur tout et partout, en France, forcément, le moindre signe d’unité nationale est suspect. Avant d’aborder quelques "vraies" polémiques, dont une qui va devenir majeure, mais c’est normal, car elle préexistait bien avant l’incendie de Notre-Dame de Paris et date de plus de cent cinquante ans, touchons rapidement aux "petites" polémiques.

La première "petite" polémique, c’est le complotisme à trois balles qui voudrait remettre en cause la parole du procureur de la République qui a indiqué très tôt du caractère probablement accidentel de l’incendie. C’est vrai que l’émotion serait encore plus forte si nous avions appris qu’un commando terroriste ait voulu détruire la cathédrale de Paris, un peu comme les talibans en Afghanistan. L’émotion plus forte ? En fait, pas sûr, car elle est déjà très intense et l’incendie a fait son effet "11 septembre" même s’il faut bien insister bien sur le fait qu’il n’y a pas eu de victime. Une enquête est en cours, avec cinquante enquêteurs. On imagine mal qu’on puisse cacher le moindre indice qui prouverait que ce fût un acte malveillant.

Et pour rester dans la théorie du complot, signalons aussi que le 11 avril 2019, les seize statues de Viollet-le-Duc qui étaient installées à la base de la flèche de Notre-Dame avaient été enlevée pour être remises en état à Marsac-sur-l’Isle, en Dordogne. Juste avant l’incendie, comme c’est bizarre, pourraient dire des complotistes ! En tout cas, ces statues en cuivre sont saines et sauves.

La deuxième polémique, c’est la suite logique : si ce n’était pas volontaire, ce serait donc accidentel. Or, qui dit accident dit assurance. Et là, paf ! On découvre que la cathédrale n’est pas assurée. La grande affaire ! Pourtant, ce n’est pas nouveau : l’État a toujours été son propre assureur. Pourquoi ? Parce que combien vaudrait la prime pour assurer Notre-Dame ? Combien vaudrait la cathédrale si on devait la rembourser ? Cela n’aurait aucun sens. Y aurait-il au moins une compagnie d’assurance prête à assurer ce genre de monument ? Cela coûterait bien plus cher si l’État s’assurait. Cela serait juteux pour les compagnies d’assurances et comme il y a eu souvent des ponts entre direction de compagnies bancaires ou assurances et hauts fonctionnaires, on crierait régulièrement au scandale.

J’ajoute d’ailleurs que l’État est son propre assureur même pour ses ressources humaines. Les contractuels qu’il recrute ne sont pas soumis aux cotisations chômage, à charge pour l’État de payer l’équivalent des indemnités chômage aux contractuels qui se retrouveraient au chômage après la fin de leur contrat avec l’État.

Autre polémique qui tend à vouloir toujours séparer les choses, à interdire de vivre parce que d’autres survivent. Vouloir faire de la restauration de la cathédrale une priorité nationale n’empêche pas de considérer la lutte contre la pauvreté, contre la précarité, contre le chômage, soit elle aussi considérée comme une priorité nationale. L’un n’exclut pas l’autre, et dire par exemple qu’Emmanuel Macron se préoccupe plus de la cathédrale que des gilets jaunes est de la récupération politique assez stérile (récupération de la pauvreté notamment). L’un n’a jamais exclu l’autre. Sinon, tant que tout n’irait pas bien, pas de vacances, pas de détente, pas de cinéma, pas de théâtre, pas de plaisir, pas de légèreté, pas de… Un conseil, si vous étiez dans cet état d’esprit, il vaudrait sans doute mieux ne pas exister, car tout n’ira jamais bien, et quand bien même tout irait bien pour vous, la simple vue d’un malheur chez le voisin rendrait malheureux.

Face à ce type de polémique, on peut d’ailleurs apporter deux réponses. La première, qui alimenterait la polémique, serait de rappeler que certains gilets jaunes n’avaient pas montré un très grand respect des monuments historiques (rappel de la journée du 1er décembre 2018 à l’Arc-de-Triomphe). La seconde réponse, plus constructive, ce serait de rappeler que la visite de la cathédrale était gratuite, que cela permettait de la culture populaire, de la culture pour tous, et que cela permettait d’élever tout le monde, même les plus pauvres qui méritent autant que les autres d’avoir accès à la culture et à l’histoire nationales.

Polémique récurrente, sans doute à cause des informations qui se sont télescopées : la France qui pleure sa cathédrale est une bonne vendeuse d’armes. Ses ventes ont augmenté de 30% en un an (je ne vais pas écrire "ont progressé de 30%"), de 6,9 milliards d’euros en 2017 à 9,2 milliards d’euros en 2018. Cela fait de l’emploi, de la richesse, mais cela fait aussi des morts. La réponse habituelle des vendeurs est : si ce n’est pas nous qui vendons, ce sera d’autres qui le feront et il n’y aura pas moins de morts. Cela reste choquant évidemment.

Autre polémique : dans son allocution télévisée du 16 avril 2019, Emmanuel Macron n’a pas prononcé une seule fois "racines chrétiennes", "chrétien", "catholique", "christianisme", etc. Pourquoi ? C’est étrange, car contrairement à l’époque révolutionnaire il y a plus de deux siècles, la cathédrale de Paris semble maintenant appartenir à l’ensemble de la classe politique, y compris à l’extrême gauche, c’est presque nouveau. En fait, si Emmanuel Macron n’a pas parlé des chrétiens, il a fait le chrétien, car son allocution, avec son ton intimiste, était quasiment une homélie qui parlait de la douleur, puis de l’espérance, sans oublier la charité.

Bref, à mon sens, il n’avait pas la peine d’insister sur une évidence : la France a évidemment des racines chrétiennes, et la culture chrétienne est incluse dans la culture française, d’ailleurs, elle n’appartient pas qu’aux chrétiens mais à tous, nationaux, et même, étrangers. Il y a quand même 14 millions de touristes qui visitent Notre-Dame de Paris chaque année, ce qui en fait le monument le plus visité du monde. C’est pour cela aussi que l’émotion est internationale. Il suffit de souligner la réaction de Vladimir Poutine (entre autres) : « Notre-Dame est un symbole historique de la France, un trésor inestimable de la culture européenne et mondiale, l’un des sanctuaires chrétiens les plus importants. La catastrophe survenue cette nuit à Paris a provoqué une grande douleur dans le cœur des Russes. » (16 avril 2019). Cet aspect international, c’était l’une de mes joies lorsque j’allais à Notre-Dame de Paris. C’est vrai que c’est un lieu difficile pour prier, mais ce bruit de fond, ces gens, cette place publique sans arrêt vivante en faisait de ce lieu cosmopolite, l’un des "sanctuaires" les plus impressionnants de l’humanité, en reprenant un mot poutinien. Toutes les nations s’y croisaient. Comme je l’ai vu par exemple dans l’impressionnant aéroport de Pittsburgh.

L’art a généralement toujours commencé dans le religieux, c’était le cas en architecture, en peinture, en musique, en sculpture, en littérature. C’est donc normal que le culturel se fonde dans le cultuel et il n’y a rien de choquant à ce qu’une nation laïque décide dans sa quasi-unanimité de sauvegarder l'une de ses cathédrales monumentales.


Grosse polémique numéro un : qui va payer ?

Dès le 16 avril 2019, il y a eu une sorte de foire au don parmi les plus riches industriels français (et même étrangers) pour aider à la restauration de la cathédrale de Paris. Tant de générosité fait chaud au cœur, mais les rabat-joie ne le supportent pas.

Les faits, les chiffres : la famille Arnault (LVMH) a promis 200 millions d’euros, la famille Bettencourt (L’Oréal) 200 millions d’euros, la famille Pinault (Kering) 100 millions d’euros, le groupe Total 100 millions d’euros, le groupe Jean-Claude Decaux 20 millions d’euros, BNP Paribas 20 millions d’euros, AXA 10 millions d’euros, famille Bouygues 10 millions d’euros, Fimalac 10 millions d’euros, Société générale 10 millions d’euros, Crédit Agricole 5 millions d’euros, le groupe Wald Disney 4,4 millions d’euros, Capgemini 1 million d’euros, Michelin 1 million d’euros, Ubisoft, 500 000 euros, etc. qui s’ajoutent au déblocage de fonds de quelques collectivités, la mairie de Paris 50 millions d’euros, la région Île-de-France 20 millions d’euros, la région Auvergne-Rhône-Alpes 2 millions d’euro, la région Occitanie 1,5 million d’euros, etc. En prenant en compte la générosité des "simples gens" (qui donnent parfois 10 euros, 50 euros, sur un site Internet, la moyenne des dons était autour de 90 euros), près de 900 millions d’euros auraient déjà été acquis à ce jour (promis sinon collectés).

Pour se donner des éléments de comparaison, la construction du plus grand édifice religieux au monde a coûté 122 millions d’euros de l’époque (il y a trente ans), soit 6% du budget national de la Côte d’Ivoire mais financé entièrement sur les fonds du Président mégalomane Félix Houphouët-Boigny. Il s’agit de la basilique Notre-Dame de la Paix localisée à Yamoussoukro, plus large encore que la basilique Saint-Pierre de Rome, construite en trois ans et consacrée par le pape Jean-Paul II le 10 septembre 1990.

Cela signifie tout simplement qu’en deux jours, la restauration de la cathédrale est probablement déjà financée, ce qui est un exploit (à ma connaissance, sans précédent). Financée principalement par des fonds privés. Plus le montant des dons est élevé, plus les travaux peuvent se réaliser rapidement.

_yartiNotreDameDeParisB03

Il y a un enjeu important : dans son allocution télévisée du 16 avril 2019, Emmanuel Macron a donné comme objectif que la cathédrale soit restaurée d’ici à cinq ans, ce qui est très ambitieux, mais possible. En fait, l’objectif réel, concret, c’est de pouvoir faire rouvrir la cathédrale au grand public au moment de l’ouverture des jeux olympiques à Paris en 2024. Cela va pressuriser les équipes de la restauration, elles-mêmes supervisées par un général !

Pour se donner aussi d’autres comparaisons, rappelons que le budget de l’État consacré chaque année à l’entretien et à la restauration du patrimoine dans toute la France est d’environ 300 millions d’euros, soit le tiers des dons actuels. Et le loto du patrimoine proposé par Stéphane Bern a collecté péniblement 25 millions d’euros. Il y a un véritable manque de moyens pour entretenir les grands bâtiments et les priorités sont souvent faites en fonction de l’urgence sanitaire. Pourtant, des bâtiments continuent à être occupés avec du public alors que leur structure est incertaine, c’est le cas notamment d’une aile du Grand Palais qui accueille le Palais de la Découverte.

Enfin, précisons que le gouvernement a décidé, le 17 avril 2019, que les dons proposés par les particuliers pour la cathédrale bénéficieraient d’une réduction d’impôt de 75% au lieu des 66% habituels.

Alors, pourquoi l’extrême gauche s’emploie-t-elle stupidement à cracher sur les dons pour la restauration de la cathédrale ? Par simple haine des hyper-riches. Je ne vois guère d’autres raisons, car il n’y a pas de raison de râler contre un don, quel qu’il soit.

Et rappelons deux ou trois trucs. Sur le plan fiscal, les entreprises peuvent avoir 60% de réduction d’impôt, mais, comme pour les particuliers, ces réductions sont toujours plafonnées, il ne faut pas exagérer en usant d’une proportionnalité systématique des sommes. Amusant que Gille Carrez, pourtant de droite, tombe aussi dans cette polémique en disant qu’avec 1 milliard d’euros de dons, cela ferait un trou budgétaire non négligeable de 600 millions d’euros. C’est un peu simpliste.

Plusieurs choses à dire à ce sujet. D’abord, l’un des donateurs, pour couper court à la polémique, a décidé de renoncer aux ristournes fiscales, il sera peut-être suivi. Bravo à son patriotisme, ça ne servira pas à supprimer la haine contre sa richesse, mais c’est un bel acte de patriotisme. Ensuite, la plupart des donations par les grands groupes industriels se font au travers de fondations qui ne sont pas imposables (donc, pas de ristourne). Enfin, que dire des dons provenant de l’étranger ?

Et surtout, il faut avoir une certaine cohérence dans sa haine du riche : ou il bénéficie d’une ristourne fiscale, et dans ce cas, bravo ! cela veut dire que le riche donateur paie ses impôts en France, contrairement à ce qu’on a tendance souvent à dire, ou il s’arrange pour ne pas payer ses impôts en France et dans ce cas, il ne bénéficie d’aucune ristourne fiscale française.

L’État n’y perdra pas, car où va aller l’argent ? Dans des entreprises d’urbanisme et de travaux publics qui vont restaurer, réhabiliter la cathédrale : ces entreprises, même si elles étaient étrangères, paieraient les charges salariales en France, paieraient la TVA en France, etc. Bref, l’État se ressource par la même occasion, car cet argent fera travailler l’économie, il y aura moins de demandeurs d’emploi, plus de cotisants, etc.

Dans cette polémique, il peut y avoir quelques sous-polémiques.

La première, que j’ai déjà évacuée plus haut, c’est de dire qu’on préfère donner pour une cathédrale plutôt que pour les pauvres (des téléspectateurs de l’émission "C dans l’air", sur France 5 le 17 avril 2019, montrait l’opposition entre "Notre-Dame de Paris"et "Les Misérables", si l’on garde la référence à Victor Hugo). Certes. Mais la cathédrale appartient aussi aux pauvres, pourquoi vouloir instrumentaliser la pauvreté à tout bout de champ, alors que ces généreux grands donateurs font au contraire un effet d’entraînement. Beaucoup de gens modestes ont déjà donné, et leurs dons, aussi modestes soient-ils, sont aussi importants que les dons élevés, car ils enrichissent pleinement la cohésion nationale.

La deuxième sous-polémique, c’est de croire que la cathédrale va être vendue aux hyper-riches. On pourrait imaginer dans la cathédrale réhabilitée, plusieurs grosses plaques de marbre avec des inscriptions : Monsieur Pinault a donné X millions, Monsieur Arnault a donné Y millions, etc. Et cela pourrait rester des siècles. Pourquoi pas, finalement ? Ce n’est pas nouveau. Ce type de plaques se retrouve dans quasiment toutes les églises de France, même la plus modeste où un riche commerçant du coin a voulu avoir son honneur.

Il faut d’ailleurs revenir à l’histoire originelle des cathédrales. La première chose avant de commencer à construire une cathédrale, il y a mille ans ou un peu moins, c’était de rechercher des mécènes. Tout était focalisé sur la recherche de mécènes et la recherche d’argent. C’était même une course-poursuite, pour avoir la cathédrale la plus belle, la plus grande, etc. Il y avait aussi une course pour récupérer le plus de reliques possible, car une église qui exposait des reliques, cela signifiait une église qui avait beaucoup de visiteurs, et des visiteurs qui faisaient des dons. Plus il y avait de reliques, plus la foi était sonnante et trébuchante. Il ne faut pas oublier ce côté très pécuniaire de la construction des cathédrales : c’était déjà une histoire de gros sous. Tout chrétien que ce fût.


Grosse polémique numéro deux : faut-il refaire à l’identique ?

J’ai gardé la plus importante polémique pour la fin. Comme d’autres, je l’ai pressentie venir dès la chute de la flèche. Elle ne date pas de l’incendie mais de l’époque de l’architecte majeur du XIXe siècle, Eugène Viollet-le-Duc (1814-1879). Mérimée ainsi que Viollet-le-Duc ont initié un grand mouvement de protection et de restauration du patrimoine médiéval. C’était très nouveau, alors que pendant la Révolution, on a détruit de nombreuses églises et l’on a récupéré les pierres pour construire autre chose.

Grâce à l’action des centaines de pompiers, la cathédrale a eu beaucoup de chance dans son malheur : sa structure a tenu, ses deux tours aussi, ses cloches et ses orgues n’ont pas été trop endommagées. Ainsi que beaucoup de trésors précieux qui ont pu être protégés, parfois au risque de la vie de dizaines de pompiers. En revanche, la flèche a été détruite.

Or, cette flèche qui s’est effondrée le 15 avril 2019, justement, a été conçue et réalisée par Viollet-le-Duc à partir de 1843. Sa réflexion était la suivante : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. (…) [Les] archéologues, exhumant patiemment les moindres débris des arts qu’on supposait perdus, ont à vaincre des préjugés entretenus avec soin par la classe nombreuse des gens pour lesquels toute découverte ou tout horizon nouveau est la perte de la tradition, c’est-à-dire d’un état de quiétude de l’esprit assez commode. » (1866).

La question qui se pose est donc très simple : faut-il restaurer la cathédrale à l’identique ou innover ? Ceux qui se penchent sur l’histoire des cathédrales savent qu’un édifice est le résultat d’une incroyable complémentarité dans les siècles, et que c’est du travail à long terme, qui a été souvent le résultat de destructions et reconstruction successives.

Posons le débat sur les deux éléments qui ont été détruits dans l’incendie du 15 avril 2019 : la charpente et la flèche.

La charpente, appelée "forêt de Notre-Dame", était constituée en bois, du chêne vieux de 800 ans (date de 1220-1240). C’est à cause de ce bois que l’incendie s’est aussi vite propagé malgré les détecteurs et le pompier posté sur place. Le débat sur la charpente est essentiellement technique car elle n’est pas visible de l’extérieur. Soit on refait la même charpente en bois et il faudra du bois, et retrouver des techniques associées, et cela restera dangereux en cas d’incendie. Soit, au contraire, on décide de sécuriser la charpente, avec des matériaux plus modernes, ce qui sera moins dangereux (tant pour le feu que pour la résistance des matériaux), avec du béton et acier, comme cela a été fait à Reims. Un architecte, Jean-Michel Wilmotte, a même proposé sur France Inter le 17 avril 2019 de faire une charpente en titane, matériau très résistant mais très léger (utilisé dans l’industrie aéronautique et spatiale pour cette raison). En revanche, c’est un matériau très coûteux, je doute qu’une telle proposition puisse être finançable.

Parlons en passant de certains vitraux, on peut les refaire à l’identique, mais aussi, au contraire, en faire de nouveaux, plus actuels, plus modernes. Beaucoup de cathédrales ont accueilli des vitraux novateurs, Metz, Rodez, entre autres. Cela ne devrait pas engendrer de polémique si l’on demandait à un artiste actuel de reconcevoir certains de vitraux qui ont été détruits.

Parlons plutôt de la flèche qui est apparente et qui est le sujet politique par excellence. C’est intéressant car dès le 18 avril 2019, des partis classés à droite ou, j’aurais tendance à dire, des partis de la "droite identitaire", ont commencé les premières offensives dans la polémique : le RN, LR aussi par la voix de la tête de liste aux élections européennes (François-Xavier Bellamy), également Nicolas Dupont-Aignan. Tous réclament une restauration à l’identique. Il me semble que François Bayrou aussi.

Certains réclament presque le référendum sur le sujet, pour laisser choisir les Français. Par exemple, Bruno Retailleau (LR) le 18 avril 2019 : « En posant la question de savoir si la nouvelle flèche devait être "adaptée aux enjeux de notre époque", Édouard Philippe a provoqué l’incompréhension de beaucoup. (…) Puisque cette cathédrale est l’héritage de la nation entière, donnons à chacun la possibilité de s’exprimer en laissant le peuple de France, via une grande consultation en ligne, le soin de choisir le projet qui lui semblera le meilleur pour la cathédrale. ». Pourquoi pas ? Après tout, c’est ce genre de consultation qui a donné un nom ridicule à certaines régions regroupées en 2016 (exemple, le Grand Est).

_yartiNotreDameDeParisB05

Tous sont évidemment dans une posture politique visant à s’opposer au gouvernement. Or, en décidant le 17 avril 2019 de faire un concours international d’architecture pour la flèche, le gouvernement laisse effectivement entendre que la restauration ne se fera pas à l’identique.

Si l’on prend la perspective religieuse, la cathédrale est avant tout l’ensemble des pierres humaines : ce sont les fidèles qui forment l’église, et si l’église matérielle est détruite, on peut la reconstruire autrement qu’elle restera la même église humaine. Notre-Dame de Paris s’est d’ailleurs bâti après la destruction volontaire de l’ancienne basilique romane Saint-Étienne.

Amusant à ce propos de voir que le journal télévisé "Soir 3" du 18 avril 2019 a proposé une citation très intéressante du philosophe David Hume : « La mémoire seule doit être considérée comme la source de l’identité personnelle. » dans son "Traité de la nature humaine" (1739). À faire méditer par les supposés identitaires.

Je vais tenter de présenter le débat mais je précise par honnêteté que je serais plutôt du côté des "innovateurs" que des "conservateurs", dans cette polémique (j’explique un peu plus loin pourquoi).

La flèche, d’abord. Une première flèche a été construite en 1230 (la première pierre de la cathédrale a été posée en avril 1163). À cause du vent, elle a commencé à s’affaisser au bout de plusieurs siècles, si bien qu’elle a été démontée entre 1786 et 1792. La flèche qui s’est effondrée le 15 avril 2019, et qui caractérise Notre-Dame de Paris dans les images d’Épinal, ou plutôt, sur les cartes postales, c’était la flèche construite par Viollet-le-Duc et inaugurée le 15 août 1859. Elle avait à peine 160 ans.

D’un point de vue technique, c’est probablement possible de la reconstruire à l’identique parce qu’on a toute la documentation nécessaire. Le débat est donc d’un point de vue décisionnel, à savoir politique, artistique et aussi, car il faut le prendre en compte, cultuel. Les matériaux utilisés étaient du bois de chêne et du plomb (particulièrement polluant car capable de se sublimer, passage de l’état solide à l’état vapeur, dans un incendie).

Qui devra décider ? C’est une question importante. Concrètement, en France, cela a été souvent le Président de la République : Georges Pompidou pour le Centre Beaubourg, Valéry Giscard d’Estaing pour la Cité des Sciences de la Villette, François Mitterrand pour mille et un projets (Opéra de la Bastille, Pyramide du Louvre, Grande Arche de la Défense, Colonnes de Buren, Bibliothèque Nationale, etc.), Jacques Chirac pour le Musée du Quai Branly… et l’on peut imaginer qu’Emmanuel Macron serait tenté de laisser son nom associé à Notre-Dame de Paris. Mais que les Parisiens se rassurent, la cathédrale ne s’appellera jamais cathédrale Macron ! Une cathédrale n’est ni un musée, ni une bibliothèque, c’est un lieu vivant de la foi chrétienne.

En fait, comme cette cathédrale fait partie du patrimoine mondial de l’UNESCO (sa directrice générale est l’ancienne Ministre de la Culture Audrey Azoulay), l’UNESCO aura son mot à dire, le Ministre de la Culture serait le décisionnel, mais sur avis de la commission des monuments historiques, et bien évidemment, l’Église de France aura son mot à dire puisque la cathédrale est l’édifice principal du diocèse. La polémique pourrait alors se déplacer vers une opposition État/Église.

La flèche de Viollet-le-Duc n’était donc pas d’origine et c’était une innovation il y a un siècle et demi, qui correspondait aux temps-là, pas au XIIe siècle du début de la construction de Notre-Dame. Parallèlement, les œuvres de Viollet-le-Duc sont devenus aussi des "monuments historiques" et font partie du patrimoine culturel de la France, indépendamment de la cathédrale ou des monuments qu’il a lui-même fait restaurer.

Ne pas restaurer à l’identique la flèche pourrait poser peut-être un problème juridique sur le droit moral qui, lui, contrairement au droit d’auteur, est imprescriptible. Les ayant droits de Viollet-le-Duc pourraient faire-valoir un préjudice moral si l’on ne reconstruisait pas à l‘identique. À mon sens, le raisonnement tiendrait si l’on avait détruit volontairement la flèche pour en rebâtir une autre. Ici, c’est un incendie accidentel (et même si ce n’est pas accidentel, ce n’est pas volontaire du côté des pouvoirs publics), et par conséquent, si rien n’était fait, la flèche serait toujours détruite et n’existerait plus de toute façon. Rien alors n’interdirait, à mon sens, de se dégager de ce droit moral sur un élément matériel n’ayant plus d’existence.

Beaucoup de catholiques ont exprimé leur souhait d’innover, de créer une nouvelle flèche qui serait en rapport avec l’avenir et pas le passé, qui serait témoin du XXIe siècle et non resucée du XIXe siècle passé. Le risque, c’est évidemment du changement. Changement d’horizon parisien. On avait dit que la Tour Eiffel était horrible. Et aussi les Colonnes de Buren. Mais à la fin, au fil des décennies, voire des siècles, toutes ces innovations caractérisent désormais la ville de Paris et même la France. Il ne s’agit pas de faire n’importe quoi et c’est pourquoi il serait nécessaire de rédiger rigoureusement le cahier des charges. Il ne s’agit pas de faire un phare comme celui de la Tour Eiffel, à la place de la flèche. Je ne doute pas du génie de créativité que les architectes passionnés seront prêts à exploiter pour proposer des perspectives nouvelles, intéressantes, et surtout, qui donneront un sens nouveau, plus moderne du message qu’entend transmettre l’Église actuelle.

Personne n’a blâmé les vitraux de Chagall à la cathédrale de Metz, ni les vitraux de Soulages à Conques. Ce même Chagall, à la demande du Ministre des Affaires culturelles de l’époque, son ami André Malraux, avait peint en 1964 le nouveau plafond de l’Opéra Garnier. Cela avait pu choquer car cette peinture masquait (sans la détruire) la peinture d’origine réalisée en 1872 par Jules Lenepveu, le peintre préféré de Napoléon III. C’était donc très innovant à l’époque, mais maintenant, la peinture de Chagall est devenue elle-même monument historique à protéger.

Pourquoi faudrait-il refaire à l’identique la flèche qui n’était de toute façon pas d’origine ? Rien ne l’oblige. Cela rappellerait que rien n’est immuable, et que les bâtiments sont comme le reste, toujours en perpétuelle évolution. Et que ce sont justement les catastrophes qui obligent à innover. C’est l’occasion idéale pour créer.

Terminons par un mot. Quand des catholiques parlent d’innover pour rebâtir la cathédrale du IIIe millénaire, ils parlent de "renaissance". Le mot s’entend aussi bien spirituelle que seulement architecturale. Le même nom que celui de la liste LREM aux élections européennes. Probablement une coïncidence en plein week-end de la Résurrection… Bonnes Pâques 2019 !


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (18 avril 2019)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
La Renaissance de Notre-Dame de Paris : humour et polémiques autour d’une cathédrale.
Allocution du Président Emmanuel Macron du 16 avril 2019 (texte intégral).
Notre-Dame de Paris, double symbole identitaire.
Maurice Bellet, cruauté et tendresse.
Réflexions postpascales.

_yartiNotreDameDeParisB04



http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20190418-notre-dame-de-paris.html

https://www.agoravox.fr/actualites/citoyennete/article/la-renaissance-de-notre-dame-de-214430

http://rakotoarison.canalblog.com/archives/2019/04/18/37267994.html