« Des grands patrons comme lui, il n’y en aura plus. Déterminé, très attachant, un peu roublard. » (Laurence Parisot, le 28 mai 2018 sur Twitter).



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Très attachant… C’était peut-être une caractéristique étonnante pour ceux qui lui projetaient plus de pouvoir qu’il n’en avait réellement dans la vie politique. On avait demandé à Nicolas Sarkozy, qui venait de reprendre la présidence de l’UMP en décembre 2015, pourquoi il avait nommé l’avionneur au poste de …secrétaire national chargé de la participation. Un poste de "secrétaire national", il avait dû en avoir distribué une cinquantaine, cela ne mangeait pas de pain et cela faisait bien sur une carte de visite. Et l’ancien Président de la République avait répondu qu’il était pathétique mais également sympathique. Être dans l’organigramme de son parti, c’était une sorte d’honneur pour celui qui n’avait jamais apprécié Jacques Chirac.

La disparition de Serge Dassault, survenue à l’âge de 93 ans ce lundi 28 mai 2018 à son bureau du rond-point qui porte le nom de son père, à Paris, va beaucoup faire parler de lui, en bien ou en mal, car c’était un homme qui comptait triplement : dans l’industrie française (et pas seulement aéronautique avec Dassault Systèmes), dans la vie politique et dans la vie médiatique. Il a commencé sa carrière de capitaine d'industrie à l'âge où certains prenaient déjà leur retraite, à 61 ans.

Il y a quelques mois, j’avais regardé un excellent documentaire de Jean-Christophe Klotz "Les Dassault, une affaire de famille", diffusé le 14 décembre 2017 en fin de soirée sur France 3. Un documentaire qui ne manquera pas d’être rediffusé pour l’occasion et que je recommande vivement car, d’une part, c’est un documentaire qui est sérieux, respecte ceux qui le regardent (pas de pseudo-fiction, pas de rythme comme une série policière, beaucoup de témoignages dont ceux de Philippe Alexandre et Jacques Attali), et d’autre part, il montre assez bien, de manière nuancée, sans a priori, les ombres et lumières de Marcel et de Serge Dassault dont le destin a toujours évolué en lien avec l’histoire de la France d’après-guerre.

Dans ce documentaire, on y apprend que le père de Serge Dassault, Marcel Dassault, l’avait toujours méprisé, ne l’a jamais félicité, n’avait pas cherché à en faire son successeur pour son empire industriel (Marcel Dassault est mort le 17 avril 1986 à 94 ans). Marcel Dassault choyait plutôt Jacques Chirac, dont il a aidé à démarrer la carrière politique (en le recommandant auprès de Georges Pompidou et en finançant ses premières campagnes électorales), ce qui pouvait expliquer une certaine jalousie de Serge Dassault vis-à-vis de Jacques Chirac, l’enfant qu’aurait probablement voulu avoir son père.

Cela peut expliquer aussi à quel point Serge a collé au destin de Marcel Dassault qui ne lui a jamais reconnu aucun mérite. Polytechnicien, Sup’Aéro et HEC, donc, surdiplômé (son père lui avait dit qu'il ne recrutait que des X), après s’être occupé de l’exportation (son père n’y croyait pas), Serge Dassault a déjà réussi le tour de force de reprendre la succession, en prenant de vitesse tous les autres candidats potentiels. Héritier, donc, certes, car il n’a pas créé le groupe Dassault, mais dans un monde qui a tant bougé et évolué depuis trente ans, il est clair que maintenir le groupe et le faire prospérer était également très méritoire. Il a d’ailleurs triplé la fortune de son père. Comme son père, il avait mille idées et beaucoup d’intuitions technologiques, et il savait que seule, l’innovation pouvait faire durer son industrie.

Marcel Bloch, devenu Dassault, avait été déporté le 17 août 1944 au camp de Buchenwald parce qu’il avait refusé de collaborer avec Messerschmitt. Ce furent des communistes qui l’aidèrent à survivre avant d’être libéré. C’est donc sous cet angle qu’il faut voir toute la capacité de Serge Dassault à choisir toujours l’avenir, car l’une de ses dernières décisions avant sa mort a été effectivement de conclure un partenariat avec l’industrie allemande, considérant que l’union faisait la force dans un monde globalisé, malgré tout le lourd passif familial avec l’Allemagne.

Les éloges ont afflué. Le Président Emmanuel Macron : « La France perd un homme qui a consacré sa vie à développer un fleuron de l’industrie française. ». Son prédécesseur Nicolas Sarkozy : « Il était un visionnaire capable d’anticiper le monde à venir. » (Twitter). Même Marine Le Pen y est allée de son petit mot !

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Dès qu’il a pu, il a cherché à faire comme son père, mieux que son père, en rachetant le journal "Le Figaro" le 8 juillet 2004. Patron de presse (la Socpresse regroupe 70 titres), il en rêvait, son père possédait "Jours de France". Il a voulu aussi faire de la politique, son père avait été élu député de 1951 à 1955 et de 1958 jusqu’à sa mort, et sénateur de 1957 à 1958. Si son fils, Olivier Dassault, a repris la circonscription de Marcel Dassault dans l’Oise, en se faisant élire et réélire député de juin 1988 à juin 1997 et depuis juin 2002, Serge Dassault a eu beaucoup plus de difficulté à remporter un siège parlementaire ou municipal (échouant régulièrement dans ses tentatives électorales en 1977, 1978, 1981, 1983, 1985, 1986, etc.).

Et pourquoi ? Parce que Serge Dassault n’avait pas voulu se réfugier dans une circonscription ou une ville bourgeoise imperdable, mais voulait convaincre un électorat plutôt peu aisé et parfois socialement en difficulté, acquis au parti communiste depuis plusieurs décennies ! Son premier mandat fut celui de conseiller municipal d’opposition à Corbeil-Essonnes en mars 1983, grâce à la gauche qui avait permis une représentation de l’opposition dans les conseils municipaux. Pourquoi s'est-il acharné pendant dix-huit ans à conquérir cette ville ? Parce qu'un préfet lui avait dit : "Vous, les gaullistes, vous n'aurez jamais des villes ouvrières comme Corbeil-Essonnes !". Du coup, Serge Dassault a relevé le défi et a fait de cette ville son troisième amour, après son épouse et son groupe industriel !

Serge Dassault a donc réussi vraiment à percer en politique (sous l’étiquette RPR) en conquérant finalement la mairie tant convoitée de Corbeil-Essonnes (tout près d’Évry) et en restant maire de cette commune de juin 1995 à juin 2009 (où il a dû démissionner à cause d’une condamnation judiciaire). Il a dû attendre septembre 2004 pour se faire élire sénateur de l’Essonne et a été réélu jusqu’en septembre 2017. À cette occasion, par voisinage, il a sympathisé avec Jean-Luc Mélenchon, lui aussi sénateur de l’Essonne jusqu’en juin 2009. Serge Dassault a eu d’autres mandats électoraux, en particulier conseiller régional d’Île-de-France de mars 1986 à juin 1995, conseiller général de l’Essonne d’octobre 1988 à octobre 2004, puis conseiller départemental de l’Essonne de mars 2015 jusqu’à sa mort.

Les mauvaises langues expliqueront qu’il appréciait se faire élire et réélire au Sénat surtout pour son immunité parlementaire et empêcher l’instruction des affaires judiciaires à son encontre (le Sénat a cependant levé son immunité le 12 février 2014). Il y a sans doute du vrai mais il n’était pas inerte au Sénat et il n’hésitait pas à faire de nombreuses propositions fiscales (notamment sur la participation, en bon patron paternaliste), qui n’ont jamais eu beaucoup de succès auprès de ses collègues du même parti, l’UMP. Beaucoup de responsables UMP ont d’ailleurs attesté que Serge Dassault, passionné par la politique, assistait aux nombreuses réunions politiques, ce qui pose quand même la question d’emploi du temps : comment faisait-il pour tout concilier ?

Si la plupart des responsables politiques de l’UMP lisaient fébrilement "Le Figaro" pour savoir si leur propre personne était fustigée ou au contrarie louée, Serge Dassault n’aurait jamais vraiment imposé ses caprices politiques en laissant une certaine autonomie à la rédaction. Ce devait être différent lorsqu’il était question d’affaires judiciaires ou de stratégies industrielles (on a parlé de certaines pressions sur la rédaction en août 2004 et en octobre 20008). Serge Dassault se permettait surtout de publier des éditoriaux souvent politiquement incorrects pour donner son grain de sel. Ses déclarations étaient souvent à l’emporte-pièce, et pouvait laisser penser à un certain simplisme.

Fidèle soutien de la candidature de François Fillon à l’élection présidentielle de 2017, Serge Dassault aurait même demandé par sms (sans succès), trois jours avant le premier tour, à Nicolas Dupont-Aignan de s’effacer en faveur de François Fillon. Il fut néanmoins rassuré de l’élection d’Emmanuel Macron au second tour : « La France a vu avec surprise l’élection d’un nouveau Président de la République, jeune et dynamique, que personne n’attendait. Il était quasiment inconnu ; il n’avait pour l’appuyer ni parti politique ni réseau d’élus ; et pourtant, fort de sa devise "ni de gauche ni de droite mais pour tous les Français", il s’est imposé sans coup férir, évitant à notre pays ce cauchemar qu’eût été un duel entre Le Pen et Mélenchon. » (1er janvier 2018).

Revenons à sa personnalité. Christian Schoettl, le maire de Janvry et ancien conseiller général, l’a longtemps côtoyé au conseil général de l’Essonne et même s’il a été parfois victime de la rancune tenace de Serge Dassault, il refuse de le caricaturer et a pour lui une forme d’attendrissement : « Il était tout sauf une caricature et j’ai aussi peu d’estime pour ceux qui étaient ses courtisans avec des yeux chargés d’euros que ceux qui le vomissaient par principe. (…) Il y a quelque chose chez lui qui me touche, m’attendrit. (…). J’ai une faiblesse pour ce personnage de roman. » (28 mai 2018).

Dans son blog, Christian Schoettl a cherché à mieux le comprendre : « Si j’ai souvent été consterné par les propos de Serge Dassault, à la fois outranciers mais aussi à côté de la plaque, je ne les ai jamais attribués à une forme de bêtise ou d’intelligence limitée, seulement à une forme d’égocentrisme partial qui balaie tout ce qui dérange. (…) Serge Dassault, c’est pour moi une forme de premier degré permanent, ahurissant mais aussi filou et malin. (…) Je suis attendri par ce bonhomme parce qu’il a cru que le monde était binaire, parce qu’il s’est entouré d’obligés dont la principale nature est l’ingratitude. ». Il expliquait que Serge Dassault réglait la plupart des problèmes avec de l’argent, il achetait tout, ne connaissait aucune sincérité ni aucun désintéressement de la part de ses interlocuteurs.

Christian Schoettl a été impressionné que ce multimilliardaire, qui n’a jamais tapé dans la caisse d’une collectivité locale (c’était plutôt lui qui subventionnait plein de choses), se passionnait pour le pavement d’une rue de sa ville de Corbeil-Essonnes qu’il était fier de montrer. Et de raconter : « On lui dit qu’il y a un problème avec les acheteurs russes d’Altis (la plus grosse boîte de Corbeil et de l’Essonne). Il répond : "Appelez-moi Poutine !". Et on appelle Poutine, il joint Poutine, lui explique qu’il a  besoin de le voir. Il file au Bourget, et rejoint Poutine dans sa datcha à côté de Moscou. Cela donnera lieu à un célèbre et confidentiel selfie. (…) Qui peut appeler au téléphone un des hommes les plus puissants du monde, le voir sur l’instant, et se passionner pour la taille des pavés d’une rue de Corbeil ? C’est cela qui me passionne. ».

Comme je l’ai indiqué, Serge Dassault aimait publier dans "Le Figaro" quelques éditoriaux très personnels et décapants qui pouvaient casser les codes, et en particulier, il le faisait le 1er janvier de chaque année. Je termine sur son dernier édito du 1er janvier qui fut même remarqué par …Laurent Joffrin, le directeur de "Libération" !

Ce jour-là, Serge Dassault a proposé la "flat tax" à la française : « Si [Emmanuel Macron] veut vraiment redresser la France, rendre le pays réellement dynamique et attractif, il devra faire preuve de davantage d’audace encore et opter résolument pour un impôt sur le revenu moderne, universel, proportionnel, simple et efficace : la flat tax. ».

Et d’expliquer : « Pourquoi ? Le système actuel, marqué par un impôt sur le revenu à taux progressif (il s’alourdit au fur et à mesure que les revenus augmentent), n’est ni juste ni efficace. Trop concentré sur quelques-uns, il décourage l’initiative et bride l’activité. À tel point que l’État, particularité bien française, s’est retrouvé dans l’obligation de créer 100 milliards [d’euros] de dispositifs fiscaux, les fameuses "niches", pour redonner d’une main aux Français ce qu’il leur prend de l’autre ! C’est le serpent qui se mord la queue. Il est temps de réformer ce système absurde et d’opter résolument pour une fiscalité modérée à taux constant. L’assiette devrait être celle de la CSG, pour financer à la fois la sécurité sociale et le budget. ».

L’éditorialiste industriel a décrit plus précisément sa proposition : « Alors que dans beaucoup de pays, une flat tax unique est en vigueur (13% en Russie, 15% à Singapour et à Hongkong), on pourrait appliquer en France trois taux, ce qui permettrait à tous les contribuables, et pas seulement aux plus riches, d’être bénéficiaires. Par exemple. Zéro impôt pour les contribuables gagnants jusqu’à 1 500 euros nets par mois (ils seraient dès lors libérés de tout impôt sur le revenu comme de la CSG). 13%, y compris la CSG, pour tous les revenus compris entre 1 500 et 4 000 euros (c’est le niveau de l’impôt déjà acquitté par un salaire de 1 500 euros net). Et enfin, 25% pour tous les revenus supérieurs à 4 000 euros net. L’État n’y perdrait rien côté recettes, car il pourrait récupérer une grande partie des 100 milliards consacrés aujourd’hui aux niches fiscales, devenues sans objet du fait de la baisse du taux moyen d’imposition. Au total, ce sont 50 à 80 milliards de recettes fiscales supplémentaires qui pourraient rentrer dans ses caisses, pour compenser la baisse des différents impôts sur les particuliers et les entreprises et rétablir enfin l’équilibre budgétaire. ».

Serge Dassault y voyait alors des conséquences heureuses : « Une telle réforme relancerait immédiatement le pouvoir d’achat pour tous, la croissance et l’emploi. A contrario, si le Président de la République ne met pas en place l’impôt à taux constants, s’il conserve en l’état la fiscalité actuelle, quelles que soient les décisions qu’il prendra par ailleurs, il échouera comme ses prédécesseurs à redresser notre économie. Ce serait gravement dommageable pour la France, et pour lui. » ("Le Figaro", le 1er janvier 2018).

Comme on le voit, Serge Dassault n’avait pas peur de choquer ou de surprendre, mais dans ce qu’il dit, il y a peut-être un peu de vérité. D’ailleurs, dans le programme du gouvernement italien avorté de l’alliance M5S-Ligue, n’y avait-il pas justement l’instauration d’une flat tax au taux général de 15% ?…


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (28 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Serge Dassault.
La flat tax à la française.
La SNCF.
L’industrie de l’énergie en France.
La France est-elle un pays libéral ?
La concurrence internationale.

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http://rakotoarison.over-blog.com/article-sr-20180528-serge-dassault.html

https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/serge-dassault-milliardaire-204738

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